Le Tube, 22A/27

Publié le par Louis Racine

Le Tube, 22A/27

 

22A. Se blinder l’âme

Vendredi 10 août 1990

 

– Vous pouvez marcher ?

– Ça va aller, si vous me soutenez.

Corine avait réussi à se mettre debout et s’appuyait sur les épaules de Sabrina.

– Allez-y, je suis forte.

Elles durent contourner le blessé, toujours inanimé, la cuisse empalée.

– Qu’est-ce qu’on fait de lui ? demanda Sabrina.

– Je vais l’examiner. Prenez-lui son flingue. Celui de l’autre aussi.

Elle s’assit tant bien que mal et lui tâta longuement l’arrière du crâne.

– Pas de fracture. Il est juste sonné. On va appeler le SAMU. Il y a un téléphone en bas.

Elles descendirent lentement l’escalier. Corine était étonnée de la vigueur de Sabrina, Sabrina trouvait que Corine sentait mauvais.

– Je rêve d’une bonne douche, dit celle-ci comme si elle eût deviné ses pensées.

– Vous avez été violée ?

– On peut dire ça.

Les cris formaient maintenant un fond sonore continu. À les entendre sans s’être blindé l’âme, on eût vite basculé dans la folie.

– C’est pas le SAMU qu’il va leur falloir à eux, dit Sabrina.

– Pourquoi on les entend si fort ?

Corine venait juste de comprendre quand elle les vit.

 

Les six passagers du Zodiac débarquèrent et tirèrent le canot sur le rivage. Comme les visiteurs précédents, ils avaient une mitrailleuse. Mais ils ne la laissèrent pas dans l’embarcation. Le plus grand, un vrai géant, la chargea sur son épaule. Le petit groupe se dispersa en ligne et bientôt ils avancèrent de front, chacun braquant devant lui un pistolet automatique – même le géant, qui assurait son chargement d’une seule main –, chacun examinant sa part de terrain, tandis que les autres, au besoin, le couvraient. C’est ainsi que le cadavre de Boivin fut à nouveau tourné et retourné, les autres corps rapidement auscultés, les débris du ballon passés au crible.

Un des hommes soudain s’agenouilla, siffla, le plus proche le rejoignit. Les autres s’étaient arrêtés et montaient la garde. L’homme à genoux désignait quelque chose sur le sol. Axel se rappela l’inscription qu’il avait tracée dans le sable. Elle fut saluée d’un crachat et effacée d’un coup de talon. Puis les visiteurs reprirent leur progression.

Arrivés au niveau de la hutte, ils l’encerclèrent, deux hommes braquant leur arme vers l’extérieur, deux autres vers l’intérieur. Les deux derniers s’approchèrent de la porte.

Axel ne pouvait plus attendre. Il tira. Mais, cette fois, il ne put les abattre tous. L’un d’eux au moins se coucha et riposta. Celui qui se trouvait de l’autre côté de la hutte disparut sans qu’il pût savoir s’il l’avait touché ni avec quel degré de gravité. Enfin le géant fut blessé, mais, tombé sur les genoux, il essayait de mettre la mitrailleuse en marche. Les trois autres, à ce qu’il semblait, étaient morts.

Les tirs bien ajustés du tireur couché détruisirent le Zodiac. Axel fut déséquilibré, sa propre mitrailleuse piqua du nez hors de la caverne et il dut se réfugier tout au fond, à l’abri d’un pan de rocher qui pouvait le protéger des balles mais pas lui garantir une survie à très long terme.

Cependant, ce répit lui fit du bien. Il goûta avidement le peu de fraîcheur qui l’enveloppait, jusqu’à ce que, ses yeux s’habituant à la pénombre, il remarque avec horreur que son bras invalide avait été déchiqueté par les balles sans qu’il y prît garde.

Le désespoir le submergea. Insensible, il regardait sourdre son sang en abondance, spectateur impuissant de son anéantissement.

Il se consola en se disant qu’il aurait une fin relativement douce. Il fallait seulement lutter contre la peur de la mort. Il eut des images de piscine, d’aéroclub, des premières fois où il avait dû se jeter à l’eau, dans le vide, dans l’inconnu. Go, dit-il. Go, go, go. Le visage de la femme de sa vie se confondait avec celui d’un dieu rayonnant.

Dehors, on tirait de plus en plus, à croire que plusieurs mitrailleuses étaient en service. Le vacarme atteignit une ampleur inattendue. Ce devait être un effet du grand saut dans la mort.

Axel disait adieu à ce monde quand, surmontant tous les autres, un bruit caractéristique le retint au bord extrême du précipice.

Et, sur ses lèvres boucanées, passa comme un sourire.

 

Demain : Croire au printemps

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