Le Tube, 7A/27

Publié le par Louis Racine

Le Tube, 7A/27

 

7A. Une tombe improvisée

Jeudi 9 août 1990

 

Le soleil plongeait lentement derrière l’horizon. Sur le ciel rouge se découpait un relief nouveau du sol, un petit tertre planté d’une croix, à côté duquel Ulysse était assis, tourné vers la mer. Ensevelir Boivin n’avait pas été sans mal, surtout qu’il avait fallu creuser profond, mais maintenant le boiteux reposait bien au frais sous la terre sablonneuse, et Ulysse lui avait même dressé cette croix, à tout hasard, si bien qu’il avait la conscience à peu près tranquille, beaucoup plus certainement que s’il eût su ce qu’il venait d’enterrer en même temps que le cadavre.

Il commençait à faire froid, et il fut heureux de constater que ses vêtements, qu’il avait étalés sur de hautes herbes, étaient à présent tout à fait secs. Il se rhabilla, puis, sans tarder, se mit en marche le long du rivage, cherchant ses repères parmi les ténèbres naissantes. Dans moins d’une heure, la lune se lèverait. Mais il avait hâte de gagner l’abri qu’il s’était choisi pour passer la nuit, sa première nuit sur cette île déserte ; car, après les vaines explorations de la journée, l’obscurité qui s’épaississait autour de lui, tandis que le ciel se piquetait d’étoiles, lui faisait craindre de devoir séjourner longtemps sur une terre inhabitée.

À quelque deux cents mètres de la plage, un rocher noyé dans la végétation tropicale se creusait à sa base d’une cavité suffisamment vaste pour accueillir plusieurs hommes. Ulysse y avait élu domicile, après l’avoir en partie fermée, du côté de la mer, par un tressage serré de feuilles et de branchages. C’est là qu’il se coucha enfin, exténué. Mais il ne trouva pas tout de suite le sommeil. Parmi les fruits monstrueux de son imagination incontrôlée surgissait par intervalles réguliers l’idée d’une vengeance, à la réalisation, hélas ! fort improbable. Dommage, se répétait-il, dommage de ne pas pouvoir damer le pion à l’immonde détritus – il s’agissait, on l’aura compris, d’Étienne Fromager.

C’est ainsi qu’il finit par s’endormir.

 

– Je pourrais vous parler, mon colonel ?

Fromager n’eut pas besoin de tourner la tête. Il avait reconnu la voix de Stepowski.

– Je t’écoute.

– C’est à propos de Pujol. Je me demande pourquoi il a tué le boiteux. L’Australien, à la rigueur, on peut comprendre, mais au départ il devait juste neutraliser le pilote.

– C’est bien, Stepowski. Merci.

– Autre chose, si vous me permettez, mon colonel.

– Quoi ?

– C’est difficile à dire, mais le pilote justement... Vous êtes sûr qu’il était mort ?

– Tu m’accuses de barbarie ? demanda calmement Fromager en se tournant enfin vers son interlocuteur, qui recula d’un bond.

– Loin de là, mon colonel. Mais si Pinault était vivant, on aurait pu l’interroger.

– L’interroger sur quoi, Stepowski ?

– Sur ce que vous cherchez.

– Je cherche quelque chose, Stepowski ?

– On le dirait bien, mon colonel.

– Et toi, Stepowski, tu cherches quoi ?

– À vous rendre service, mon colonel.

– Alors fous-moi le camp.

– À vos ordres, mon colonel.

 

Allongé sur son étroite couchette, Grégoire Pujol était en proie aux plus vives inquiétudes. Plus il réfléchissait, plus il se persuadait que Fromager savait qu’il savait. Le regard méprisant que lui avait lancé le colonel en apprenant le meurtre de Boivin ne pouvait signifier qu’une chose : qu’il avait été stupide de croire que le boiteux était en possession du document.

Or, si Fromager savait, Pujol était condamné, à plus ou moins court terme. À quel moment exactement avait-il pu se trahir ? Curieusement, il avait l’impression que le colonel l’avait percé à jour depuis longtemps. Mais alors, pourquoi lui avait-il laissé les mains libres ?

La nuit promettait d’être longue.

Elle le fut en effet ; si courte, pourtant.

 

Demain : Les mots pour le dire

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