Le Tube, 11C/27

Publié le par Louis Racine

Le Tube, 11C/27

 

11C. Une livraison

Samedi 17 juin 1989

 

Gilles de La Saubressade souleva doucement le bras qui reposait sur sa poitrine. La jeune fille endormie à son côté soupira, se serra contre lui. Il parvint cependant à échapper à son étreinte et à se glisser hors du lit, contempla le corps de son amie désormais à plat ventre, remonta le drap sur son splendide postérieur, s’étira, bâilla, et entra dans la cuisine. Là, il prit un mug vide sinon propre, y versa du café soluble et de l’eau chaude du robinet, et touilla le mélange avec le manche d’une fourchette prélevée dans l’évier. Puis, debout devant la fenêtre, son regard surfant sur les toits ensoleillés, il savoura son petit déjeuner.

Dans un quart d’heure, Braddock viendrait les livrer. Il l’accueillerait en musique.

Il alla chercher son alto dans le salon et se mit à jouer dès le trajet du retour. Il commença par Blues for Alice, un hommage à sa copine autant qu’un souvenir de ses débuts en jazz, et, son café terminé, enchaîna avec Donna Lee.

Putain, ce thème !

Presque un chorus.

Il le prit à 240 au moins, comme avec Charpot.

Putain, ce pianiste !

Oui, mais...

À bout de souffle, il se laissa tomber contre le frigo, qui apprécia modérément.

Alice parut dans l’encadrement de la porte. Elle avait juste passé un peignoir à grosses fleurs.

– Gilles, mon chéri ?

– Alice, mon amour ?

– Tu me feras un petit saxophoniste ?

– Et toi, une petite épicière ?

Elle attrapa le rouleau de sopalin et le lui lança au visage. Elle s’enfuit en riant, il la poursuivit, et le téléphone sonna.

Pendant qu’il répondait, elle s’approcha de lui par derrière et se colla à son dos. Le contact de ses seins contre ses omoplates leur procura des frissons.

– Gilou ? C’est Maurice. Désolé d’appeler si tôt, mais t’as pas oublié ton élève ?

Alice, qui avait entendu les derniers mots, ouvrit la bouche en écarquillant les yeux, tout cela démesurément, et ce spectacle reflété par le miroir qui leur faisait face les réjouit fort tous les deux.

– T’avais oublié.

– Un peu. Merci de me l’avoir rappelé. C’est donc aujourd’hui, à... onze heures et demie ?

– Onze heures. Dans cinq minutes.

– Mo, t’es un frère. Viens prendre l’apéro. Y aura des Tuc.

– O. K., mais pas avant midi et demie. Je vais à la piscine, là.

On sonnait à la porte. C’était la livraison. Tout se passa vite et bien. En repartant, Braddock ne put se retenir de glisser à Gilou :

– Ce qu’elle est belle, ta copine ! J’ai toujours eu un faible pour les Antillaises.

Il cherchait une réplique quand, derrière la rampe de l’étroite cage d’escalier, parut une grosse tête ronde et bouclée. L’élève envoyé par Mo termina son ascension. On eût dit un petit frère de Braddock.

– Vous avez de la visite, je vous laisse.

Ils parvinrent à peine à se croiser sur le minuscule palier.

– Entre, dit Gilou. Ah ! tu as apporté ton sax.

– Je sais pas ce qu’il vaut, c’est celui de mon père.

– On va voir ça. Je te présente Alice. Et toi, comment tu t’appelles ?

– Clément Changarnier.

 

Pan ! Pan ! Pan ! Mamie Murgier tira trois fois en visant la Jeep. Abasourdis, Jean et Nabil avaient peine à comprendre la sérénité de Sabrina, qui leur adressait des signes d’apaisement, articulant entre deux détonations : Vous inquiétez pas, c’est des cartouches à blanc.

Tout le monde était sorti sur le balcon. La Jeep s’arrêta au bas du chemin de terre et le chauffeur, coiffé d’un képi, se dressa de toute sa hauteur sans descendre de son véhicule. Les mains en porte-voix, il cria :

– Ça suffit maintenant vos conneries ! Je vais porter plainte !

– Je le ferai avant toi, espèce de cannibale !

– Elle est vive, dit Sabrina.

 

Demain : Axel Gjellerup

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