Le Tube, 1B/27

Publié le par Louis Racine

Le Tube, 1B/27

 

1B. La Biche aux abois

Mardi 7 février 1989

 

Orson Ravenel essuya son verre avec sa serviette, tout en se demandant si de ce fait il n’aggravait pas les choses. Mais non, le verre paraissait presque propre maintenant. De toute façon le vin serait abject, idéal en somme pour accompagner le quart de poulet tiède, insipide et qui sentirait le poisson.

Il avait bien sûr hésité à entrer, puis à s’asseoir dans la salle déserte aux nappes plus raides que blanches. Mais il n’en pouvait plus. Il avait besoin de se poser, de faire le point. À neuf heures et demie, craignant de ne plus rien trouver d’ouvert, il s’était garé devant les fenêtres pisseuses de cette auberge isolée.

Tandis qu’il dépliait sa carte Michelin, la serveuse lui apporta du pain et un carafon de rouge. Elle était petite, replète et court vêtue, avec les cuisses qui s’évasaient en deux temps au-dessus de genoux saillants. Cependant Orson crut lire dans ses yeux une sorte d’appel, et, comme pour se délier la langue, il l’interrogea sur l’éventuel passage d’une R 12 orange. C’était évidemment un pur prétexte. Or à sa grande surprise elle acquiesça des paupières et s’éloigna en lui faisant signe de patienter. Orson continua de déplier sa carte, puis la fille revint et posa quelque chose sur la table. Il reconnut à l’odeur le quart de poulet pressenti. La serveuse, après avoir jeté un regard vers ce qu’on devait appeler métaphoriquement la cuisine, vint se presser contre lui en chuchotant :

– On a laissé ça pour vous.

Elle tenait dans sa main droite, tout près de la sienne, un objet allongé, qu’elle lui glissa entre les doigts. Puis elle s’en alla.

Le tube de cigare contenait un rouleau serré de feuilles quadrillées arrachées à un calepin à spirale. Elles étaient couvertes d’une fine écriture violette. Mais Orson ne lisait pas le grec ancien.

Il mangea et but sans s’en rendre compte, impatient de voir reparaître la serveuse. Quand enfin il put l’interroger sur l’origine du tube :

– C’est le monsieur à la R 12 orange. Il m’a dit comme ça de lui garder, qu’il viendrait le rechercher. Ou de le donner à qui le demanderait. C’est tout ce que je sais.

– Comment il était ce monsieur ? Un petit blond ?

– Ah non, pas du tout. Un grand brun. C’est bien simple, vous l’avez manqué de cinq minutes. Il avait l’air pressé, il a juste pris un café.

Orson jubilait. Ainsi, par un remarquable concours de circonstances, dont la bêtise de cette fille n’était pas la moins décisive, il avait non seulement retrouvé la trace de Charpot, mais encore récupéré des documents apparemment précieux. Quant à leur utilité exacte, il verrait ça plus tard.

D’abord l’itinéraire. Il envisagea toutes les possibilités, puis les probabilités. Puis consulta son intuition, et se fit sa petite idée. Le sourire qu’il arborait en repliant sa carte n’eût pas manqué de frapper les témoins, s’il n’eût été le seul client de La Biche aux abois. La serveuse, elle, était occupée à repousser les avances du cuisinier enfin libéré de l’exorbitante obligation de justifier ce titre.

Orson repartit vers dix heures et demie. Dès les premiers tours de roue, il fut secoué de nausées. Il comprit qu’il les devait moins aux nourritures absorbées qu’à l’idée des dangers que courait désormais, à son insu, une brave fille d’auberge.

Malgré le froid, il baissa sa vitre. L’air glacé le ranima, puis le grisa. Il parcourut ainsi une soixantaine de kilomètres. Il avait de plus en plus de mal à conduire, et le verglas n’arrangeait rien. En traversant un village, il ne sut pas éviter un obstacle qui pourtant se voyait de loin. L’hébétude où le plongea le spectacle du colossal et absurde amas de tôles éclaboussé de la lumière crue des gyrophares que reflétait la chaussée constellée de fragments de verre suffit à lui ôter toute chance d’obtempérer aux gesticulations frénétiques des porteurs d’uniforme plantés sur son passage. Il faucha même un de ces malheureux avant de percuter ce que l’énorme gueule du monstre laissait dépasser d’une Supercinq aux trois quarts engloutie. Le quatrième suivit.

N’importe qui eût parié qu’Orson était mort. Mais l’intéressé ne l’entendait pas de cette oreille. Maintenant qu’il tenait le bon bout, il ne laisserait pas filer Charpot.

On notera qu’en effet il le suivait à la trace.

 

Demain : Le Soleil dAssouan

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