Le Tube, 19B/27

Publié le par Louis Racine

Le Tube, 19B/27

 

19B. Petite culotte et jus de poire

Mercredi 5 avril 1989

 

– Un autre, s’il vous plaît, dit Denis, ci-devant Orson.

Sa nuque le démangeait. Le soleil caramélisait les tables rondes. Quelle chaleur pour un début avril ! Une voiture passa, très basse, très rouge, un jouet.

– T’as vu la Ferrari ?

Il souffla par les narines, méprisant. N’y connaissait rien celui-là.

– Ouah, dit la fille.

N’y connaissait rien non plus. S’en foutait peut-être. Peut-être pas. Jolie silhouette. Jolie façon d’attacher ses cheveux, jolies oreilles. Et des jambes !

Il détourna le regard. Il venait d’apercevoir, au fond d’un bref tunnel, le pétale bleu ciel d’une petite culotte. Et alors ? Il n’allait pas se laisser amuser par ce genre de babioles. Le garçon revint, posa devant lui un nouveau demi. Le verre ruisselait comme puisé à même un seau de bière. Mais c’est de l’eau qui s’égouttait sur la table, s’y répandait en flaque luisante. Miracle. Orson-Denis baigna tendrement sa lèvre supérieure, leva les yeux.

Devant lui, le dos tourné à la chaussée, une femme le regardait d’un air moqueur. Il pensa tout de suite qu’elle avait surpris son coup d’œil vers les dessous de la fille. Eh oui, madame, je suis un cochon. Mais aussi comment ne pas voir ce qui se montre ?

Pourquoi voir ce que l’on voit ? semblait répondre la femme. Il se massa la nuque sans oser se la gratter franchement. Il transpirait. Oui, madame, je suis un peu perturbé. Enfin, je crois. Le fait est que je pense beaucoup aux femmes. Depuis longtemps ? Oh ! si longtemps.

– Remarque, non, c’était pas une Ferrari.

– Ah bon ? dit la fille.

Au son de sa voix se superposait l’image du minuscule triangle bleu ciel. La femme le regardait droit dans les yeux.

– Ouais, j’me suis planté, c’est con, c’était une Lamborghini.

– C’est pas grave, dit la fille en sentant très bon.

Denis-Orson sourit à la femme devant lui. Il avait décidé de lui offrir un verre.

 

Tassé dans son siège, les mains crispées sur le volant, Nabil méditait. Marun paierait cher pour un article de cette qualité. Mais il ne fallait pas sous-estimer les risques.

Il se gara sans hâte, s’acquitta d’une heure de stationnement et remonta la rue d’un pas tranquille, aidé en cela par son embonpoint. À mi-distance, il s’arrêta, sortit de sa poche un cigare, le prépara, l’alluma, et reprit sa marche. Pas de danger qu’ils se soient tirés. Le type avait à peine entamé son jus de fruit. Du jus de fruit ! Tantouze, va ! Mais l’autre, le faux chauve, Nabil était sûr de l’avoir déjà vu. Simplement, il ne savait plus où.

Il ralentit légèrement le pas, touilla sa mémoire. Il ne voulait pas être confronté trop tôt à l’évidence.

Mais il chercha en vain.

À vrai dire, il avait pu se tromper. Pourtant, ce visage ne lui était pas inconnu.

Étrange, pensa-t-il en tirant sur son cigare. Et brusquement, il comprit : l’autre type était un flic.

Il continua jusqu’à la terrasse du café, trouva une table libre, s’installa, et, mine de rien, se mit à observer les passants.

Puis il tourna lentement la tête vers la gauche.

Le couple était toujours là. Nabil sentit son cœur battre plus vite. Pas d’erreur, la fille était superbe.

Il tourna encore un peu la tête. L’autre couple était là aussi : une jolie femme, la quarantaine, et ce type au crâne rasé.

Soudain, Nabil se raidit. Un flic, lui ? Sûrement pas. Pas avec une jambe de bois.

Il s’épongea le front. Un ancien flic, peut-être, ou un indic ?

Le serveur vint s’enquérir de la commande, et Nabil, pris de court, répondit :

– Un jus de poire.

Puis il vit la fille se lever, son compagnon vider son verre d’un trait et l’imiter, et le couple, bras dessus bras dessous, descendre la rue. Arrivés à la hauteur de la Maserati, ils s’arrêtèrent un moment, mais ils étaient bien trop loin pour qu’il puisse entendre ce qu’ils disaient.

Peu importait, du moment que la mémoire lui était revenue.

L’homme à la jambe de bois, c’était le type pour lequel Lachenal lui avait commandé un faux passeport au nom de Denis Boivin.

 

Demain : Accroupissements

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