Le Tube, 4C/27

Publié le par Louis Racine

Le Tube, 4C/27

 

4C. Que celui qui a des oreilles...

Samedi 17 juin 1989

 

Par-dessus sa tasse de thé à la vanille, Margot contemplait le visage blafard de Jean, ses paupières boursouflées, ses joues semées de barbe.

– Pourquoi souris-tu ? demanda le pianiste en se resservant du café.

– J’aime le petit déjeuner avec toi.

– Le premier, et peut-être le dernier.

– Et toi, tu aimes ?

– Oui. J’ai peur, Margot. Je ne te l’ai pas encore dit, mais Nabil est en bas. Il a dû me suivre. J’ai vu sa voiture par la fenêtre il y a dix minutes.

– Tu n’as rien à craindre de lui, il est juste un peu caractériel. Aucun rapport avec tes Urubus.

Brusquement elle eut envie de pleurer. C’était vraiment insupportable cette situation. À peine touchait-elle au bonheur qu’elle en était sournoisement frustrée. Elle sentait peser sur leurs épaules à tous deux la menace de la mort, et même les vapeurs vanillées du thé lui semblaient de lourds nuages.

– Merde, putain ! gémit-elle.

– Tu devrais téléphoner à Sandra, dit Jean.

 

Le colonel Fromager bourrait sa première pipe quand le téléphone sonna. Il décrocha, et les coins de sa bouche se relevèrent en un sourire de vieille maquerelle.

– Ah ! bonjour, ma chère Corine. Alors, cette odyssée ?

– Ça suit son cours. Mais j’ai mieux.

– Bravo ! J’adore les surprises. Laissez-moi deviner... Ravenel accepte de négocier ?

– Toujours pas.

– Dommage. Voyons... Vous avez retrouvé le frère de Pujol ?

– Hélas ! non. Mais vous brûlez.

Fromager ferma les yeux de plaisir. Il avait compris.

– Eh ! bien, ma chère Corine, s’il est vrai que vous tenez Charpot, ne le laissez pas filer.

Il raccrocha lentement. Une belle journée venait de commencer.

 

Nabil se réveilla en sursaut. Il faisait jour.

Aussitôt l’inquiétude lui noua l’estomac. Et si Charpot s’était enfui pendant qu’il dormait ?

Il regarda sa montre. Sept heures. La rue était déserte. Un soleil bas nappait les toits des voitures, incendiait les fenêtres d’un grand bâtiment, plus loin, vers les quais.

Sans plus réfléchir, Nabil s’extirpa de sa Maserati, remonta le col de sa veste et longea le trottoir jusqu’à l’immeuble de Margot. Là, il hésita une seconde, puis entra. Le hall lui inspira du mépris, avec sa moquette murale saumon noircie par endroits et sa vague de boîtes aux lettres poisseuses.

Il ne savait quel parti prendre. Monter chez Margot ? Elle ne lui ouvrirait jamais, et il ruinerait ses chances. À moins d’un bon sésame. Mais lequel ? Il ne pouvait quand même pas prétendre être à la recherche du pianiste ! Alors, continuer la planque ? Mais qu’est-ce qui lui prouvait que Charpot était encore là-haut ? Et s’il surgissait maintenant ? Tout bien pesé, il avait peut-être fait une connerie en quittant sa voiture.

Il allait battre en retraite, quand une grosse moto s’engouffra dans la rue et vint stopper juste devant l’immeuble. C’était Sandra.

Nabil n’eut que le temps de se cacher dans le local à poubelles. Des pas claquèrent sur le dallage, puis firent trembler l’escalier. Nabil suivit discrètement la jeune femme, et s’arrêta au cinquième. Il entendit Margot ouvrir à sa sœur. Dès que la porte se fut refermée, il monta y coller l’oreille.

– Sa voiture est en bas, disait Sandra, mais elle est vide.

– Bizarre, dit Margot.

– J’ai repensé à votre histoire. Ça m’étonnerait que Nabil ait suivi Jean. À mon avis, c’est plutôt toi qu’il épie.

– Il perd son temps.

– Attends, tu ne sais pas tout, dit la voix de Charpot.

– Assieds-toi, dit Margot, il va te raconter.

Nabil se cala plus confortablement contre la porte. Perdre son temps, lui ? Ça, ça restait à prouver.

 

Lundi : Un rivage inconnu

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