Le Tube, 2A/27

Publié le par Louis Racine

Le Tube, 2A/27

 

2A. Ni main verte ni pied marin

Mercredi 8 août 1990

 

Depuis combien de temps attendait-il ce moment ? Depuis qu’il s’était embarqué, probable. Oui, du jour où il avait mis le pied sur la passerelle du plus pourri rafiot qui eût jamais osé tremper sa quille dans la grande bleue, il n’avait pensé qu’à ça : en finir une bonne fois, se mesurer enfin avec l’ennemi. Des semaines qu’il attendait. Il n’était plus à une heure près. Ce serait pour cette nuit de toute façon.

Seul le reflet dansant de la lune éclairait maintenant la cabine. Il le devinait qui balayait son corps étrangement feuillu. Ce qu’ils avaient pu se foutre de lui à cause de ses plantes. Elles les excitaient presque plus que sa prothèse. Le petit Judea avait mêlé le tout en une seule raillerie : pour sûr que le vieux Boivin (vieux ? il n’avait pas cinquante ans !) faisait pousser de quoi se tailler une nouvelle jambe de bois. Comme cet ahuri de Pinault, qui chaque fois qu’il venait le défier aux échecs lui resservait la même foutue plaisanterie : décidément, Boivin, pas plus la main verte que le pied marin !

Judea avait bouffé du verre pilé. Bien fait. Pinault survivait. Pour l’instant.

Bien sûr, c’était normal sur un bateau, ces chamailleries entre des hommes embarqués ensemble pour si longtemps, et pas des enfants de chœur en règle générale, autant dire des codétenus. Tout ça lui paraissait négligeable à côté de ce qui se préparait ce soir-là. Pourquoi alors ces pensées lui étaient-elles venues ? Parce que ce qui se tramait dans la nuit pouvait lui tenir lieu de vengeance, et quelle que dût être l’issue du combat ?

Le moment est venu, chuchota-t-il entre ses dents. La goutte de sang qui, née de son arcade sourcilière, pendait de son nez s’en détacha et rejoignit les premières sur le linoléum. La suivante se figerait avant.

L’ennemi était tout près maintenant. Boivin le savait, ayant toute sa vie cultivé une hypersensibilité que l’équipage prenait pour une infirmité de plus. Les abrutis !

Soudain, un filet d’air frais vint lui chatouiller la peau du crâne. Toujours parfaitement immobile, Boivin comprit que l’ennemi avait commencé à pousser la porte de la cabine. Dans quelques secondes, on verrait qui était le plus malin.

Le courant d’air forcit. Le panneau de la porte continuait à pivoter lentement. Boivin se savait invisible pour l’instant, masqué par l’ombre de la table. Tant que l’autre ne dépasserait pas le seuil, il croirait la cabine vide.

Boivin retenait son souffle, mais, bien qu’il eût souvent frôlé de près la mort, il n’avait jamais su contrôler son rythme cardiaque, et le cœur lui cognait si fort dans la poitrine qu’il semblait pouvoir le trahir.

Quelques secondes passèrent, puis le filet d’air s’amincit, et mourut tout à fait.

La porte venait de se refermer.

Cependant Boivin sut tout de suite à quoi s’en tenir. Une odeur pesante et sucrée d’after-shave contrefait lui assiégeait les narines, signe que l’ennemi était resté dans la place. Pensant Boivin momentanément sorti, il avait décidé d’attendre son retour caché derrière la porte. La situation pouvait durer longtemps, jusqu’à ce que la lumière fût rétablie, ou les yeux de l’adversaire suffisamment accommodés à l’obscurité relative pour apercevoir tout ou partie de la masse informe que faisait Boivin sur le linoléum.

C’est alors qu’un bruit de pas résonna dans la coursive. Puis on frappa à la porte.

Trois coups brefs. C’était Scott Lapp, le radio.

Boivin ne broncha pas. Scott finirait bien par s’en aller.

L’Australien frappa de nouveau. Toujours pas de réponse. Le vieux devait dormir. Il avait pourtant besoin de lui, tout de suite. Il poussa la porte, s’avança. Tiens, le lit était vide. Et ça, qu’est-ce que c’était ?

Il distinguait sur le sol, entre la table et la couchette, quelque chose de blafard, qui luisait sous les rayons de la lune. Il se pencha. Au moment précis où il reconnaissait le crâne lisse de Boivin, il reçut par derrière un coup terrible sur le sien propre. Cela fit le bruit d’une bûche que l’on fend.

Boivin en eut la nausée, mais ne bougea pas.

Il avait trop de lâchetés à son actif pour regretter longtemps son inertie. Cependant il n’en menait pas large.

Du moins pouvait-il être sûr d’une chose : le Pride of Kotzebue venait de perdre son dernier lien avec la terre ferme.

 

Demain : Au garage Baffert

Publié dans Le Tube

Commenter cet article