Le Tube, 10C/27

Publié le par Louis Racine

Le Tube, 10C/27

 

10C. Le goût de la gentiane

Samedi 17 juin 1989

 

– Eh ! bien, prenez, dit Nabil. C’est de bon cœur.

– Mettez-lui dans la main, dit Sabrina.

– Faudrait d’abord qu’elle pose son fusil.

Mais déjà la vieille avait saisi le cigare.

– Merci. Entrez, je vous dis. Asseyez-vous. Sabrina, des verres.

– Elle est aveugle, expliqua Sabrina.

– Mais le reste fonctionne bien, dit la vieille. Tiens, ton cigare (elle le flaira, extatique), je peux te dire que c’est un Davidoff. Et que la voiture du facteur s’est arrêtée devant la boîte aux lettres avant de monter chez Ipoustéguy. Sabrina, le courrier. Mais asseyez-vous, sacrenouille ! Je vais vous faire goûter ma gentiane.

– À dix heures du matin ? osa Nabil, qui ajouta aussitôt : Pas de problème.

Au nom d’Ipoustéguy, Charpot avait sursauté.

– Vous avez un voisin basque ?

Elle prépara et alluma son cigare, sans se presser.

– Vous êtes bien curieux, jeune homme.

– Mamie ! dit Sabrina en servant la gentiane.

– Alors, vous en pensez quoi ?

– C’est fort, toussa Nabil.

– Je la fais moi-même.

– Je vais chercher le courrier, dit Sabrina.

– On dit chez Ipoustéguy par habitude, expliqua sa grand-mère après qu’elle fut sortie, mais ça fait longtemps qu’il a vendu. C’est plus ou moins une secte qui vit là maintenant. On ne sait pas ce qu’ils font, mais on en entend de belles. Et leurs feux de camp, je vous garantis que ça pue. À part ça, comment vous la trouvez ?

– C’est bien le goût de la gentiane, re-toussa Nabil.

– Non, ma petite-fille. Elle est débile, hein ?

– Un peu simplette, peut-être, mais généreuse, dit Charpot.

Le visage de la grand-mère s’illumina.

– C’est un ange. Le Ralph, un jour, j’irai lui faire la peau. Tenez, finissez votre verre et on y va, vous m’emmenez. Mais non, je rigole. Je m’en fous de votre caisse. Une Aston-Martin, je parie.

– Une Maserati.

– C’est le V8 qui m’a trompée. Bon, t’es plein de fric. Tu fais quoi dans la vie ? Proxénète ? Prothésiste ? Alors, Sabrina ? cria-t-elle en l’entendant gravir l’escalier.

– C’est que des pubs, mamie. Gagnez ci, vous avez gagné ça, grand tirage au sort et des réductions aux Trois Suisses. Ah ! et une carte de Jérôme, du Vietnam.

– Ils nous font chier. Pas Jérôme, bien sûr, mais pourquoi qu’il est allé épouser une Tonkinoise ? Vous avez fini vos verres, pas vrai ? Moi oui. Sabrina, remets-nous ça. Et raconte un peu : qu’est-ce qu’ils te veulent ces deux clampins ?

Au cours d’un dialogue quelque peu embrouillé, Charpot apprit que le tube était désormais entre les mains d’un inconnu ; Sabrina avait été incapable de le décrire, mais de toute façon Jean ne connaissait pas les traits de son poursuivant, si c’était bien de lui qu’il s’agissait. Auquel cas, tant mieux. Il continuerait d’ignorer la nature exacte et la valeur de ce qu’il avait dû lâcher, mais au moins il pouvait espérer avoir la paix. Ce qui l’inquiétait davantage, c’était la visite des policiers. Il avait d’abord cru, comme Sabrina, qu’ils cherchaient des renseignements sur le chauffeur de la R 12, présumé responsable de l’accident. Mais ils l’avaient interrogée sur l’autre type, et du coup elle ne leur avait rien dit du tube. Restait que les flics étaient manifestement sur la trace de ses adversaires, et de ce fait pouvaient remonter jusqu’à lui.

De son côté, Nabil revisitait mentalement ses relations avec Charpot. Jusqu’alors il était l’employeur complaisant qui avait pu le mettre à l’abri de certaines tracasseries judiciaires : Jean, sur ses conseils, avait déclaré sa voiture volée et Nabil avait témoigné en sa faveur, ce qui lui permettait de sous-payer un pianiste exceptionnel. Mais s’il s’avérait que ledit pianiste avait d’autres raisons de craindre la police, il lui faudrait prendre des mesures sur le détail desquelles il commençait à réfléchir quand la vieille, qui avait gardé son fusil à portée de main, l’attrapa brusquement et le braqua sur la porte-fenêtre ouverte.

Un nouveau bruit de moteur montait vers eux.

– Ça, dit-elle, c’est plus le facteur ni un V8. Sabrina, mes cartouches.

– Excusez-la, dit Sabrina. Mais elle s’exécuta, devant Charpot et Nabil pétrifiés.

 

Lundi : Hourra !

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Julia 05/05/2017 16:22

Encore un personnage savoureux, cette mamie. On ne peut pas ne pas l'aimer.