Le Tube, 24B/27

Publié le par Louis Racine

Le Tube, 24B/27

 

24B. Enlèvement

Mercredi 5 avril 1989

 

Jean n’avait pas eu envie de reprendre la nationale. Trop de circulation. Il avait décidé de rentrer par les petites routes, histoire peut-être de prolonger ces moments partagés avec Pélagie.

Que d’événements depuis que ce fameux tube lui était arrivé entre les mains ! Il se revit attablé au fond d’un café où on lui avait donné rendez-vous pour une livraison, non loin de la gare Saint-Lazare. Une jeune fille était entrée, avait balayé la salle du regard et, après avoir marqué quelque hésitation, était venue s’asseoir en face de lui. Une jolie brune toute rougissante, manifestement intimidée. Elle lui avait demandé si elle pouvait lui confier quelque chose à remettre à un ami.

– Il ne devrait pas tarder, mais je dois absolument y aller.

Elle lui avait tendu le tube, et, brusquement, était tombée dans les pommes. Il avait tout juste réussi à empêcher son front de heurter l’angle de la table. On avait appelé les secours. Ils étaient arrivés très vite, et un médecin avait diagnostiqué un malaise vagal probablement sans gravité ; mieux valait quand même transporter la jeune fille à l’hôpital. On avait demandé à Jean s’il la connaissait, il avait dit que non, l’ambulance l’avait emmenée et il s’était retrouvé à commenter cette intéressante actualité avec les habitués en attendant de voir paraître le destinataire du tube. Au bout d’une heure, comme il ne venait pas, il était parti. Il avait senti qu’on lui emboîtait le pas, accéléré l’allure, pris finalement ses jambes à son cou et semé son ou ses poursuivants. À compter de ce jour il avait eu la nette impression d’être l’objet d’une surveillance ou d’une filature constante, ou de l’une et l’autre. Quant à la jeune fille, il ne savait pas ce qu’elle était devenue.

Comme il entrait dans un petit bois, une moto le dépassa et lui fit une queue de poisson, l’obligeant à s’arrêter.

Solveig ? Hélas non. Une jeune femme, mais plus petite.

Soudain l’angoisse lui broya les tripes. Il crut reconnaître la moto qui les avait doublés deux heures plus tôt Pélagie et lui quand ils croyaient insouciants s’éloigner de Baffert.

Il laissa tourner le moteur, prêt à redémarrer à la première alerte. La fille mit pied à terre et s’avança, ôtant son casque. Une blonde. Mignonne. Elle souriait, d’une manière originale, inoubliable, la bouche de travers.

En proie au doute, il la regarda onduler vers lui avant de se dire qu’il était peut-être censé descendre de voiture. La fille n’avait rien de menaçant ; c’était plutôt rigolo cette histoire. Il décida d’aller à sa rencontre.

– Bonjour ! lança-t-elle gaiement. Pardonnez le procédé, mais il fallait absolument que vous vous arrêtiez. Vous avez vu votre pneu ?

Elle montrait le côté droit de la voiture. Il la suivit sur l’accotement, se pencha pour regarder sa roue arrière, qu’elle désignait avec insistance.

Ce qui se passa ensuite, il chercherait longtemps mais tout aussi vainement à se le rappeler. Quand il revint à lui, il était allongé sur la banquette de la Capri, et il avait mal au cœur. Il s’assit. La fille conduisait. Il empoigna l’appuie-tête du siège passager et coula vers elle un regard mauvais.

– Doucement, dit-il, elle est en rodage.

– Bien dormi ? On arrive.

Ils se garèrent devant un entrepôt désaffecté, près d’une longue Mercedes noire aux vitres teintées.

La fille descendit, fit basculer le dossier de son siège.

– À vous de jouer. Soyez bon.

Les jambes flageolantes, Jean s’extirpa de l’habitacle et prit pied sur l’aire poussiéreuse et déserte. Il regarda autour de lui, puis sentit un objet dur s’enfoncer entre ses reins, tandis qu’on lui bloquait le bras droit par une clé.

– Allez, avancez, s’impatienta la fille.

La vitre arrière de la limousine s’abaissa, et Jean distingua une silhouette masculine à l’intérieur. La place près de la portière était vide. Il dut malgré lui faire deux nouveaux pas ; il ne voyait plus rien de l’homme.

– Votre nom ? demanda une voix bien timbrée.

– Pardon ? C’est un contrôle de police ?

La pression entre ses reins s’accentua.

– Faites pas le con, dit la fille. Répondez-lui.

Jean fut pris d’une inspiration. Ou plutôt il eut le sentiment de jouer sans en connaître la valeur une carte qu’on venait de lui mettre en main.

– Je ne traite qu’avec Ipoustéguy.

C’était se gâcher l’après-midi.

 

Demain : Le renard, la méduse et le chimpanzé

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