Le Tube, 23A/27

Publié le par Louis Racine

Le Tube, 23A/27

 

23A. En chœur mais sans ensemble

Vendredi 10 août 1990

 

Il y en avait de tous âges. C’est ce qui frappa d’abord Sabrina. Elle n’avait pas imaginé ça. Au cours de ses expéditions, elle avait plus entendu que vu. Elle avait bien assisté à une espèce de cérémonie en plein air, mais elle était loin et tout le monde portait un genre de chemise de nuit. Là, ils étaient à poil, les jeunes, les très jeunes parfois, les vieux, certains très vieux, des femmes, des hommes, massés dans un angle de la grande salle, apparemment terrorisés, prêts à refluer par l’escalier du sous-sol. Combien étaient-ils ? Une trentaine peut-être, agglutinés, agrippés les uns aux autres, dégageant une puanteur sournoise, une terrible impression de tristesse et d’abandon, au delà du pitoyable, inspirant plus de dégoût que de compassion. Et surtout, geignant en chœur mais sans ensemble, sur des notes discordantes et des rythmes chaotiques, avec des intensités variées, fluctuantes. De quoi vous pousser au suicide, ou vous flanquer la pétoche pour le restant de vos jours.

En voyant approcher Sabrina et surtout Corine, comme eux entièrement nue, mais tellement plus vivante malgré sa blessure, ils se turent. Puis, contre toute attente, ils se mirent à ricaner. Les vieux commencèrent, et, petit à petit, le rire se généralisa, mécanique et sans chaleur, sinistre au possible, bien pire encore que leurs gémissements. Sabrina se sentit défaillir, et c’est Corine qui la soutint.

– Courage ! ils ne sont pas dangereux, juste complètement shootés.

Elles continuèrent à avancer.

– Qui les a libérés ?

– Le client du SAMU. Le bureau est à droite.

Les rires s’interrompirent aussi vite que les cris. Des hurlements d’horreur leur succédèrent. On eût dit que les deux femmes venaient de se transformer en araignées géantes. La moitié des malheureux reculèrent dans la cave, se piétinant et s’étouffant à qui mieux mieux.

– C’est défendu d’entrer, expliqua Corine.

Pendant qu’elle allait téléphoner, Sabrina resta seule face à l’étrange meute. Dans leurs yeux se lisait une condamnation sans appel, qui eût défait la confiance la plus solide s’ils n’eussent pas été, eux, les condamnés. Ils émettaient à présent un grondement sourd et constant, plus ou moins aigu, aux modulations complexes.

Les enfants surtout faisaient peur, avec leurs mines de vieillards. Au premier rang, une petite fille ressemblait à une poupée martyrisée, de celles à qui on a arraché les cheveux. Sauf que ce n’était pas une poupée. Elle suçait son pouce avec tant d’ardeur que du sang ruisselait le long de son bras maigre.

Sabrina sentit monter en elle de la colère. Ça partit du ventre, ça monta comme une grosse vague, ça l’étouffa une seconde au passage, et le cri jaillit, strident, mais d’une atroce ambiguïté, cette façon de rejeter l’inacceptable valant aussi acceptation, cette libération l’aliénant, resserrant ses liens, elle était en train de devenir comme eux, bien que muets à présents, assommés pendant leur sommeil, et son angoisse et leur hébétude redoublaient sa colère, cercle vicieux que Corine brisa en lui plaquant sa main sur la bouche.

– Je suis là, Sabrina.

Au prix de grandes souffrances, elle s’était hâtée de ressortir du bureau pour venir en aide à sa bienfaitrice, lui éviter de sombrer. Maintenant les deux femmes s’appuyaient l’une contre l’autre.

– Le téléphone a été coupé.

Les malheureux se taisaient toujours. Un bruit derrière elle les alerta.

– Rine !

Elles se retournèrent. Livide, se cramponnant à la rambarde, le blessé descendait l’escalier ; il avait arraché la pique de sa cuisse, et tendait vers Corine et Sabrina une main dont on ne savait si elle était implorante ou menaçante.

Sabrina braqua son fusil sur lui.

– Bonne idée de couper le téléphone ! cria Corine. Comme de libérer les fidèles ! Arrangez-vous avec eux, on vous laisse.

Avec le triste désordre qui caractérisait ses mouvements, la troupe s’était engouffrée dans l’escalier du sous-sol, où elle avait repris son activité chorale. Sabrina entraîna Corine vers la sortie, tandis que l’autre renonçait à les poursuivre, non à les insulter.

Les deux femmes atteignirent péniblement la jeep. Sabrina démarra, n’essaya même pas de faire demi-tour, et c’est en marche arrière qu’elles descendirent jusqu’au chemin du chalet. Là, elles purent repartir de l’avant. Quand enfin, pratiquement hissée jusque-là par Sabrina, Corine eut franchi la porte-fenêtre de mamie Parmesan, elle lâcha prise.

 

Demain : Isabelle Calmejane

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