Le Tube, 12B/27

Publié le par Louis Racine

Le Tube, 12B/27

 

12B. Vous en revoulez ?

Jeudi 9 février 1989

 

Orson dévissa lentement le bouchon du tube, comptant sur on ne sait quelle inspiration, quel trait de lumière, mais comme d’habitude les feuillets gardèrent intact leur secret. Qu’est-ce que c’était donc que ce machin-là ?

Pouvait-il y avoir un rapport particulier entre le contenu et le contenant, qui les eût rendus indissociables ? Cette idée lui était déjà venue, mais l’examen du tube lui-même n’avait rien donné. Peut-être avait-il négligé un détail ? Il en inspecta de nouveau la moindre inscription, sans aucun fruit. Puis il remarqua près du pas de vis une éraflure en forme de 1 ou de 7. Son cœur battit plus fort ; il reprit les feuillets et essaya ce dernier nombre comme clé, en s’attachant aux lettres, aux syllabes, aux mots, aux lignes, en vain. Il n’avait pas du tout avancé.

Par précaution, il recopia soigneusement les pages sur son propre calepin. Ce travail lui prit pas mal de temps, à cause de tous les petits signes qui s’ajoutaient aux lettres et qu’il tenait à reproduire exactement. Mais la rigueur, ça le connaissait, et c’est plutôt regonflé qu’il descendit, bien qu’il n’eût fait qu’économiser quelques photocopies.

Une heureuse surprise l’attendait en bas. Quand le taulier lui avait parlé de petit déjeuner, il avait presque cru à une blague, vu le rang de l’établissement. Mais de fait, une agréable odeur de café et de pain grillé flottait dans la salle à manger. Il s’y restaura copieusement et s’y sentit si bien qu’il s’y attarda jusque vers neuf heures, en lisant la presse régionale. Le journal de la veille consacrait une double page à l’accident de Culoz, et lui-même y avait droit à une mention spéciale, sans bien sûr que son identité fût révélée. Ce qui le distinguait ainsi à l’attention des journaleux, c’était qu’il avait tué un gendarme. On parlait de verglas, de perte de contrôle ; on avait pratiqué sur lui un alcootest (Ah bon ?) qui s’était révélé négatif (Je veux !) ; on indiquait son âge, la marque de sa voiture, immatriculée dans la région parisienne ; on le disait agent de sécurité, n’ayant pas su interpréter les documents trouvés sur lui (aucune allusion à la photo de cul). L’affaire occupait encore deux pages de l’édition du lendemain. « Le chauffeur de la 504 a été amputé », claironnait un encadré.

Autre point de focalisation, la R 12 orange. Orson donna dans le panneau. Ainsi, Charpot était responsable de l’accident, sa fuite valant un aveu. Les enquêteurs ne tarderaient pas à établir l’identité de celui qu’on appelait désormais le chauffard. D’une édition à la suivante, la neutralité de l’appel à témoins avait tourné à l’accusation publique. L’article intitulé « La R 12 retrouvée », annoncé en une, multipliait les circonstances accablantes. On disait même que le misérable avait tenté d’enlever une fillette. Là, Orson eut des doutes.

Il leva les yeux. Une ado se tenait devant lui, une cafetière à la main.

– Vous en revoulez ?

C’était si direct, si simplement dit et si bienvenu qu’il en eut les larmes aux yeux. Il mit cette faiblesse au compte de la fatigue. Le soupçon l’effleura que la fille éprouvât de la pitié à son égard, vu son infirmité, mais après tout, la compassion, il était preneur. Il se demanda par ailleurs si elle faisait le lien avec l’accident, dont elle avait probablement entendu parler, et décida que non. Tout en se laissant resservir, il apprécia la chance qu’il avait dans son malheur. Il se voyait bien prolonger son séjour dans cet hôtel modeste, certes, mais pas si sordide qu’il l’avait cru d’abord, sans trop faire le difficile, content de trouver une chambre libre à une heure du matin.

La fille sortit. Orson la suivit des yeux, fasciné par le mouvement de ses fesses sous le jogging. Cette faiblesse-là n’avait aucun rapport avec sa mésaventure. Il rêva un moment puis, à force de volonté, reporta son attention sur sa situation.

Côté flics, il s’en tirait à bon compte. Il s’applaudit de son inventivité. Le leurre de la photo glissée dans son portefeuille les avait joliment égarés. Mais ils avaient bien dû trouver aussi la note du restaurant. Ils iraient interroger la serveuse, s’ils ne l’avaient déjà fait. Elle leur dirait qu’il s’intéressait à la R 12 avant même qu’elle fasse couler le sang et l’encre, et elle leur parlerait du tube. Pour l’instant, ils l’avaient négligé, mais ça pouvait changer.

Une qui était allée droit dessus, c’était l’infirmière. Ce truc avait donc de la valeur. Comment le savait-elle ? Et comment avait-elle su qu’il le détenait ? Agissait-elle sur commande ou pour son propre compte ?

Il n’y voyait pas très clair, à part sur ce point : son destin était plus étroitement lié à celui de Charpot qu’il ne l’eût souhaité. En quittant Paris, l’avant-veille, il n’imaginait pas que le pianiste ferait de lui l’auteur d’un homicide involontaire pour lequel il était censé passer en jugement.

Il frémit en pensant aux conséquences qu’eût entraînées un alcootest positif.

En somme, cette affaire ne lui coûtait qu’une jambe.

 

Demain : Un petit verni

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