Le Tube, 21C/27

Publié le par Louis Racine

Le Tube, 21C/27

 

21C. C’est plein de vie

Samedi 17 juin 1989

 

En partie dissimulé par un pilier, Nabil contemplait son univers. C’était son point de vue préféré : discret, panoramique, légèrement surélevé. De cette espèce d’estrade un minuscule escalier, qu’il était seul à emprunter (ses épaules frottant contre les deux parois) montait au rez-de chaussée, dans un local aveugle attenant d’une part au couloir sur la rue, d’autre part à la salle non moins aveugle où il recevait parfois des candidates pour ses castings. Cette activité était un peu en sommeil depuis quelque temps. Mais rien d’alarmant. Le monde bougeait, vaste champ de possibles pour un entrepreneur imaginatif, à l’esprit ouvert, et disposant d’un minimum de moyens et de relations. Nabil était plus qu’un novateur : un visionnaire. Il avait dans l’esprit des idées auxquelles il était difficile de ne pas croire, comme d’admettre qu’elles lui fussent venues à lui seul.

Pour l’instant, il veillait sur son club, heureux d’avoir su reconquérir la confiance de ses musiciens. Mo avait raison, il n’entendait pas grand-chose au jazz. Mais il savait recueillir et exploiter l’avis des artistes eux-mêmes, et, pour ce qui était de mesurer le succès d’un groupe auprès de la clientèle, il était mieux placé que personne.

Côté sexe, il se vantait de posséder les deux expertises : esthétique et économique. Il avait l’œil pour repérer ses actrices, et, le plus souvent – mais pas toujours – la patience d’attendre que les plus réticentes se laissent persuader. Pour Virginie, c’était plus compliqué, Lachenal montait auprès de sa fille une garde élastique mais extrêmement efficace. Bon, le temps jouait en sa faveur. Une fois majeure, elle serait peut-être moins insensible à certains arguments. On connaît les besoins des jeunes gens, même si souvent ils les ignorent, ou font semblant.

Il se prépara un cigare, un bon, non de ceux qu’il avait dû acheter dans ce bled paumé, quand il cherchait des renseignements sur Cathy Morénas. Dommage de n’avoir pu la rencontrer. Même pas une photo pour se faire une opinion. Tout en tirant les premières bouffées de son havane, il parcourut du regard l’assistance. La moyenne d’âge avait nettement baissé ces derniers temps, en raison inverse de la fréquentation. Il repéra le journaliste ami de Mo, un gros garçon blafard, et, derrière sa troisième bière, l’admirateur de Gilou. Il battait consciencieusement la mesure en lançant des œillades appuyées à son idole et ne manquait pas d’applaudir après chacun de ses solos. Tout se présentait au mieux. Ni Pinault ni la petite blonde n’avait encore fait son apparition. Il avait donné la consigne à Sergio et au personnel de salle : lui signaler aussitôt leur présence ainsi que tout client suspect. À l’entrée, il pouvait compter sur la compétence et la carrure de l’énorme Charles. Honnêtement, la vie était belle.

 

– Qu’est-ce que c’est que ces façons ? Vous commencez à nous faire chier avec votre raffut ! Je vais appeler les flics, moi !

– Bonjour monsieur. Inspecteur Changarnier. Que puis-je pour vous ?

Le voisin irascible en resta pantois.

– Vous voulez voir ma carte ? La voici.

Deux jeunes femmes parurent sur le seuil de l’appartement. La petite esquissa un charmant sourire oblique, la grande une moue extraordinairement sexy. Elles secouèrent en même temps leur blonde chevelure, comme si elles eussent répété ce mouvement depuis des années, ou qu’il eût été naturel à toutes les jeunes femmes dans ces circonstances.

Changarnier poussa son avantage.

– Vous êtes monsieur... ?

– Ipoustéguy. Mais je ne vois pas...

– Comme le sculpteur ? Un artiste peut-être ? Le bruit vous dérange ?

– Bon, eh bien nous, dit la grande, on y va. Au revoir papa.

– Au revoir tonton, dit la petite.

– Au revoir les filles. Bonne soirée ! Et soyez prudentes, hein !

Elles dévalèrent en riant l’escalier.

– Regardez-moi ça, c’est plein de vie, dit Changarnier. Vous aviez des choses à dire à la police ?

– Euh... ces jeunes personnes ont peut-être tendance à rire un peu fort, mais... euh... en plus...

– De plus, oui... ?

– C’est surtout le monsieur qui fait du tapage. Il est pas là ?

– Monsieur Pinault ? Mon gendre ? Il est en Alaska.

– Ah ? J’y comprends plus rien alors.

– Ben non. Au revoir monsieur. Profitez du calme.

 

Demain : Se blinder l’âme

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