Le Tube, 16A/27

Publié le par Louis Racine

Le Tube, 16A/27

 

16A. Un calembour cinéphilique

Vendredi 10 août 1990

 

– De l’eau... water... water...

Axel se redressa, et opta pour la vérité.

– Je n’ai pas. Je n’ai plus.

Il revit son professeur de français à Stavanger. « Je n’ai pas de l’eau » était incorrect. Comment fallait-il dire déjà ? Il écarta ce parasite d’un geste de la main. Une autre pensée lui succéda : il y aurait bientôt une deuxième tombe sur le rivage. C’est lui qui la creuserait, après avoir réparé la profanation de la première. Quant à la sienne, il n’aurait qu’à la creuser aussi, et à s’y coucher en attendant la mort.

Water... please...

No water, okay ? Shit, ajouta-t-il à voix basse.

C’est ça, évanouis-toi.

Il voulut se lever, et aussitôt s’effondra, le visage dans le sable. Ce n’était pas un vertige de position. C’était une douleur fulgurante à l’épaule. Il avait oublié sa blessure. Elle était peut-être plus grave qu’il ne l’avait cru.

Ça lui redonna de l’énergie. Il ne se laisserait pas décourager.

Ce qui l’aida encore plus, c’est le devoir qu’il se fit de s’occuper du corps exhumé.

Lentement, calmement, il se mit debout, et, assurant comme il pouvait chacun de ses pas, il marcha jusqu’à la tombe.

Des cadavres, il en avait déjà vu, mais celui-ci avait vraiment vilaine apparence. Il reposait sur le bord de la fosse, à moitié dans le vide. La tête, chauve, toute boursouflée, paraissait aussi artificielle que cette incroyable prothèse, une jambe de bois ! Comme dans les histoires de pirates !

Axel se demandait sérieusement s’il n’était pas victime d’une hallucination, quand un détail l’intrigua : le pilon de la prothèse était en partie dévissé. C’était ce travail qu’il avait interrompu. Il s’agenouilla.

Dans leur hâte, les barbares avaient coincé la vis. Des grains de sable s’en étaient mêlés, et Axel dut renoncer à employer la force. Restait l’ingéniosité. Utilisant la casquette du chef comme récipient, il alla chercher de l’eau de mer bien propre, et en nettoya soigneusement les pièces en jeu, qui en avaient si peu. Puis il les graissa avec un peu d’huile prélevée dans le moteur du Zodiac, et les débloqua en un tournemain.

Il trouva donc le tube.

 

Corine elle aussi avait entendu. Le pseudo-Phénix s’écarta d’elle et s’enfuit. Elle voulut s’élancer à sa poursuite, mais le premier mouvement qu’elle fit pour récupérer ses armes lui causa une douleur si vive au genou qu’elle dut se contenter de marcher. Quand elle franchit la porte, elle vit son adversaire dévaler l’escalier.

C’est alors que la Jeep, qui avait continué de gravir le chemin, s’arrêta. Or elle ne pouvait déjà être arrivée à destination. À en juger au bruit, elle avait dépassé le chalet de la Parmesan, où du reste elle n’avait aucune raison de faire halte. Le Phénix avait-il pressenti quelque chose ?

Corine sentit ses tripes se nouer. La remise ! Elle l’avait laissée ouverte. Elle était sûre que la porte se voyait d’un coude de la route.

Le Phénix se tenait sur ses gardes, un ennemi non moins redoutable guettait dans les parages, elle était toujours aussi nue, aussi peu armée, à peine plus mobile que la plus proche voisine, dont la petite-fille ne pouvait constituer une auxiliaire très efficace – comme eût dit le colonel : Beau challenge, ma chère Corine !

 

Jean fut réveillé par le bruit des vagues. Sous la poussée de la brise, la fenêtre s’était entrebâillée. Le fin rideau respirait comme la voile d’une felouque prête à appareiller. Il grogna, se retourna. Son sexe roidi rencontra une région amie. Le battant de la fenêtre pivota encore un peu. Une passante chanta. Jean ne connaissait pas assez d’italien pour comprendre les paroles.

Il gardait en tête des images de cascades caressant des rochers ronds et lisses, de creux moussus et poissonneux, de fleurs béantes. Tabou, murmura-t-il. La femme couchée contre lui blottit son chaud derrière autour de la gentille protubérance. Ton bout, gloussa-t-elle. L’amour now ? lui souffla-t-il dans l’oreille. Now’s the time, chuchota-t-elle. Fshh, fit la brise. Poc, fit le battant de la fenêtre heurtant la table. Dring, fit le téléphone. Drinng ! DRRRRIIIINNNNNNNG !

– Mmm ! gronda la femme.

– Mmm ? fit Jean en décrochant.

Mo était hors de lui.

– Jean ? Je te réveille ou quoi ? Et la répète ? Il est cinq heures mon vieux !

 

Demain : Des anges peut-être

Publié dans Le Tube

Commenter cet article