Le Tube, 12C/27

Publié le par Louis Racine

Le Tube, 12C/27

 

12C. Un petit verni

Samedi 17 juin 1989

 

– Je suppose, dit Jean comme la Jeep repartait, que vous ne tirez jamais à balles réelles.

– Tu me provoques ? Sabrina !

– J’y vais, mamie.

Un drôle de sourire aux lèvres, elle disparut dans la maison et en revint porteuse d’un morceau de carton et d’une cassette métallique. Pendant que sa grand-mère, adossée à la rambarde à une extrémité du balcon, chargeait son fusil, elle courut à l’autre bout coincer la cible entre deux montants dont Charpot, en arrivant, avait remarqué qu’ils étaient criblés de trous. Puis elle se réfugia dans l’escalier et cria : C’est bon !

La vieille mit en joue, se concentra, tira.

– Bravo mamie ! cria son assistante en rapportant la cible. En plein dans le mille !

– Donne.

Elle prit le carré de carton, en tripota les bords et la surface.

– Pas tout à fait ; mais quand même, hein, les jeunes ?

– Vous êtes sûre, glissa Charpot à l’oreille de Sabrina, que le trou n’y était pas déjà ?

Elle se rembrunit.

– C’est pas gentil de penser ça !

– J’ai tout entendu ! dit la vieille. Vous avez de la chance que je vous aie à la bonne !

Nabil, qui depuis quelques minutes l’observait plus attentivement, intervint :

– Excusez-moi, chère madame, mais je crois que je vous connais.

– T’es un petit verni, alors ! Moi aussi, je te connais, Nabil Courtois !

Il en lâcha presque son cigare.

– Ça te la coupe, hein ! (Puis, d’une voix toute différente :) Sabrina, mon ange, voudrais-tu emmener l’autre monsieur – à qui ai-je l’honneur ?

– Jean Charpot, pianiste.

– Comme mon défunt mari ; voudrais tu emmener monsieur Charpot visiter le parc ?

– Venez, dit la jeune femme, avec un charmant geste de la main.

Parvenus au bas de l’escalier, Jean espérait qu’ils prendraient à gauche derrière le chalet, et c’est ce qu’ils firent. Ils suivirent un étroit sentier envahi de hautes herbes. L’air vibrait de stridulations et chatoyait de papillons.

– Votre grand-mère est extraordinaire, se rattrapa Charpot.

– Je sais ce que vous vous dites : elle me fait des cachoteries. C’est juste qu’elle aime pas parler de certaines choses devant moi. Mais extraordinaire, oh oui elle l’est ! Je lui dois énormément. C’est elle qui m’a sortie de la prostitution. Qu’est-ce qu’y a ? Je ferais pas une pute crédible ?

Charpot reprit son souffle :

– Je ne sais pas quoi répondre. En tout cas je suis ravi que vous ayez pu vous en sortir.

– Vous êtes fatigué ? Ça monte trop fort ? Vous fumez, bien sûr ! On est arrivés. Asseyez-vous là à côté de moi.

Au-dessus du chalet, dans un amas de pierres couronné d’arbustes, il y avait une anfractuosité, comme une niche, où ils tenaient à peine à deux. De là on découvrait toute la vallée.

– Magnifique, dit Charpot.

– Je passe là des heures quand ça va pas. Plus rien me manque.

Rien ne manquait-il à Jean ? Il tira de sa poche une flasque de whisky.

– On partage ?

Ils partagèrent.

En redescendant, ils virent loin sur leur droite des bâtiments en partie masqués par la végétation.

– Chez Ipoustéguy ? demanda Jean.

– Ça vous intéresse drôlement ! Peut-être même que vous venez que pour ça.

Soudain, elle se suspendit à ses épaules et planta ses yeux dans les siens :

– Faut tout dire à Sabrina.

Et, comme il la regardait d’un air stupide, elle zézaya :

– Moi, ze peux vous raconter des tas d’horreurs sur la secte. Même des çoses que mamie sait pas.

Elle l’embrassa sur la joue.

– Alcoolique ! dit-elle.

Elle le répéta plusieurs fois, puis se mit à courir vers le chalet, en criant de plus en plus fort. Il la rejoignit au pied de l’escalier. Elle l’attendait, l’air sérieux. Il lui baisa la main.

– Merci pour la visite.

 

Lundi : Drame en trois actes

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