Le Tube, 22C/27

Publié le par Louis Racine

Le Tube, 22C/27

 

22C. Les épaules du batteur

Samedi 17 juin 1989

 

Changarnier rentra, referma la porte derrière lui, passa dans le salon, puis sur le balcon, où il n’avait plus aucune raison de s’accroupir, regarda les jeunes femmes boucler leur casque, enfourcher leurs motos et partir en direction du centre, non sans lui avoir fait coucou, retourna dans le salon, se laissa tomber sur le canapé et, de ses deux mains simultanément, se mit à tortiller son épaisse moustache. Puis il se leva, cueillit sur la moquette cette fameuse dernière bière qu’il avait refusé de partager avec Ulysse, et qu’il boirait seul. Il la décapsula avec les dents et s’adossa à la cloison, la colonne vertébrale bien en contact avec icelle à travers l’étoffe de sa chemise Eden Park et le papier peint hideux, les jambes tendues, formant avec le torse un angle de cent cinquante-quatre degrés. À propos de degrés, combien, la bière ? Il consulta l’étiquette. Ah quand même ! Mais il en fallait davantage pour diminuer ses facultés.

Il but d’une lampée la moitié de la canette, réprima un rot, ferma les yeux.

Les coquines ! Les sales petites coquines ! « Au revoir papa ! », « Au revoir tonton ! » Elles s’étaient bien foutu de sa gueule.

Il savait maintenant qui était la grande. On ne pouvait pas dire qu’elle ressemblât à son père, ça non ! Mais on voyait tout de suite qu’il y avait un air de famille.

Il eût aimé avoir une fille comme elle. Avoir une fille tout court. Cela dit, ses deux gars lui donnaient satisfaction, même le deuxième, l’artiste. Il venait de lui refiler son vieux sax. Il n’y avait plus touché depuis des années. Lui, c’était le rock. Clément était plus jazz. Il s’était trouvé un bon prof, disait-il. Il se paierait lui-même ses leçons, avec l’argent de ses baby-sittings.

Allons ! Tout n’allait pas si mal dans ce monde imparfait.

Il finit sa bière.

Le problème, il ne savait toujours pas ce que Rine était venue faire chez Pinault. Ni pourquoi la fille de Fromager la pistait. Ça méritait réflexion. Et justement, échafauder des théories, c’était son truc. Il lui fallait juste un bain.

Il regarda sa montre. Sept heures. Il se lança un défi. Son truc, ça aussi. À huit heures, il aurait tout compris, et s’en irait l’esprit tranquille à l’inauguration du Décollage. Accras et punch à volonté.

 

Camille Têtenoire se regardait dans les yeux. Face à la glace de l’entrée, la main plongée dans la poche de son blouson et jouant avec une espèce de clé, il répondait brièvement, mécaniquement à son épouse restée dans la cuisine et qui paraissait se contenter de ces courtes répliques prononcées sans chaleur.

– Et le pain, bien sûr !

– Oui, oui.

S’il en restait. Sept heures, déjà. Il commencerait par là. Mais sa décision était prise, au retour il s’arrêterait chez Cathy. Puisque les flics n’agissaient pas – et ce n’était pas le lendemain, un dimanche, qu’ils allaient s’y mettre –, il le ferait, lui.

– Et pas de bistrot, hein !

– Non, non.

 

Frédéric Hardy suçait voluptueusement la paille de son Perrier rondelle en essayant d’éviter les bruits incongrus, pas tellement pour les autres consommateurs, que le niveau sonore général en préservait, mais pour sa propre satisfaction. Il ne regrettait pas d’être venu. Les musiciens étaient tous excellents, à commencer par Mo, bien sûr, le roi de la cymbale, dont le jeu évoquait Art Blakey. Ils venaient justement de jouer un standard magistralement servi jadis par les Jazz Messengers, Whisper Not, et leur interprétation, à la fois recueillie, dynamique et distanciée, l’avait enthousiasmé.

Il leur ferait un bon article. Il leur était reconnaissant de lui fournir cette occasion de prouver ses talents. Sa place était à la culture, son rédac’ chef n’en pourrait plus douter.

Peu à peu il s’imposerait. Et les Nuits Blanches verraient le jour.

Il nota cette formule puis, pour se récompenser de tant d’esprit, décida de s’offrir un baby. Il fit signe à Sergio (ainsi des habitués avaient-ils appelé le barman), qui lui dépêcha une serveuse sortie d’un scopitone, en minijupe plissée, d’un effet absolument nul sur sa libido, merci bien ! Ce n’était pas comme les épaules de Mo, nichées dans la popeline d’une chemisette juste un peu trop serrée. Mais on ne peut exiger des batteurs de jazz qu’ils portent des débardeurs.

La serveuse s’éloigna, s’arrêta près d’un autre consommateur isolé, un jeune homme assez bien fait, visiblement fasciné quant à lui par le saxophoniste.

C’est alors que la salle fut plongée dans le noir.

 

Lundi : En chœur mais sans ensemble

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