Le Tube, 14C/27

Publié le par Louis Racine

Le Tube, 14C/27

 

14C. Franchir la ligne

Samedi 17 juin 1989

 

– Vous voulez vraiment pas rester déjeuner ? insista la vieille. Sabrina vous aurait régalés, sacrenouille ! Elle a rapporté plein de surgelés de son ancien travail.

– Merci, dit Nabil, mais on nous attend. Nous aurons au moins pris l’apéritif, ajouta-t-il en considérant les récipients vides, quatre verres et deux bouteilles, qui garnissaient la table.

– Soyez prudents, conseilla Sabrina.

 

Sur le chemin du retour, les deux hommes gardèrent un moment le silence, ce qui chez Nabil relevait de l’exploit. C’est bien sûr lui qui le rompit, en commençant par s’esclaffer.

– Vous auriez vu votre tête quand la petite vous a ramené ! Vous aviez batifolé, non ?

– Et vous, vous avez batifolé avec mamie ?

– Vous savez, Charpot, ce n’est pas n’importe qui cette femme. Bon, il y a toujours des mauvaises langues. Mais vous ne trouverez personne qui ne la respecte pas.

– J’ai cru comprendre qu’elle avait travaillé dans la même branche que vous.

– Comme vous y allez ! Mes activités n’ont rien d’illégal. J’ai pignon sur rue, et – je touche du bois (Vive le luxe et les voitures de luxe, pensa Jean) –, je n’ai jamais été condamné. D’ailleurs, Charpot, d’ailleurs...

Il attendit pour finir sa phrase de s’être rabattu derrière la Porsche qu’il essayait de doubler depuis dix kilomètres.

– ... vous-même, je vous le rappelle, vous auriez pu avoir de sérieux ennuis avec la justice. À ce propos...

Nouvelle tentative, réussie cette fois ; cela leur valut d’être poursuivis sans relâche tout le reste du trajet, et poussa Nabil aux plus folles imprudences.

– ... j’ai cru comprendre, comme vous dites, que vous n’étiez pas un simple chauffard. C’est quoi votre trafic ? Ça restera entre nous. À moins bien sûr que vous ne me le laissiez découvrir tout seul.

– Parce que vous vous figurez que je n’ai rien sur vous ?

– Doucement, Charpot. Vous vous attaquez à un gros gibier. Faut du solide. Pas les cartouches à blanc de mamie Parmesan. Regardez-moi l’autre furieux dans sa Porsche. T’énerve pas, mon gars. La Parmesan, c’est comme ça qu’on l’appelait à la grande époque. Son vrai nom c’est Parmigiani. Oui, donc, du calme. Je pourrais vous virer pour rupture de contrat après votre disparition d’hier soir. J’attends vos explications. Vous m’aviez promis de me les donner aujourd’hui.

– Je vous ai dit aussi que c’était compliqué.

– Compliqué ? Une histoire de cul ?

– C’est pas une histoire de cul.

– Avec la petite blonde ? Qu’est-ce que ça peut être d’autre ?

– Vous avez raison, c’est moi qui n’ose pas regarder la vérité en face.

– Ah ! Charpot ! Je vous aime bien, finalement. Tiens, vous êtes arrivé.

Il s’arrêta devant son immeuble.

– À ce soir, jeune romantique !

La Porsche passa dans un hurlement rageur. La Maserati se lança à ses trousses. Jean monta chez lui.

Lâchez dix chiens dans une garçonnière de douze mètres carrés, vous obtiendrez en peu d’heures le studio de Jean, surtout si vous vous gardez d’aérer. L’heureux locataire trouva malgré tout la place de s’allonger sur du moelleux non périssable, et, les mains sous la nuque, les yeux au plafond, se prit à méditer.

La première image qui lui vint, ce furent les grands yeux de Sabrina levés sur lui, et son expression insupportablement niaise quand elle avait fait l’enfant. Puis, à cause peut-être de cette mystérieuse secte établie « chez Ipoustéguy », il revit Solveig Fromager ; alors, il fallait s’y attendre, ses yeux se mouillèrent. Dieu sait pourtant s’il n’était pas amoureux de cette fille. Mais son souvenir lui collait instantanément la nostalgie d’un bonheur impossible, à peu de chose près ce qu’il avait ressenti dans la cabane perchée. Alors il fixa ses pensées sur Margot, et son cœur s’épanouit.

Hélas ! le fantôme de Corine Rouge surgit, s’interposa. Ce ne sont pas des larmes qui en résultèrent, mais des spasmes de tout son corps.

Le seul moyen d’enrayer la crise, lui semblait-il, eût été de laisser une certaine exclamation franchir le seuil de ses lèvres, mais un maléfice diabolique l’en empêchait. Il but un demi-litre d’un akvavit censé avoir deux fois « franchi la ligne », et s’endormit.

 

Lundi : Un livre à déchiffrer

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