Le Tube, 25B/27

Publié le par Louis Racine

Le Tube, 25B/27

 

25B. Une belle mécanique

Mercredi 5 avril 1989

 

– Pour la dernière fois, où est Ravenel ?

– Pour la dernière fois, je ne sais pas qui c’est.

Telle est du moins la réponse que Jean forma dans son esprit ; pour l’articuler correctement, il lui manquait les dents 23 et 24 et des lèvres dignes de ce nom.

– Tu cognes trop fort, mon Ange, ou alors c’est ta chevalière. Laisse-moi faire.

L’homme de la Mercedes portait un survêtement et des chaussures de sport.

– Pardonnez à mon chauffeur, monsieur Charpot, il a de l’élégance les notions de son état. Cela dit, nous n’allons pas pouvoir continuer ainsi très longtemps. Je me lasse.

– ’erchonne ne ’ous jo’lige à rechter.

– Vous dites ? Écoutez, nous avons manifestement un problème de communication. Ah ! Monsieur Charpot, saluons le retour de l’excellente Corine Rouge !

La jeune femme, qui avait disparu avant le début de l’interrogatoire, venait d’entrer dans la pièce, un local aveugle, à une seule issue, éclairé par une rampe de néon.

– Il a parlé ?

– Oui et non. Il prétend ne pas connaître Ravenel.

– Et Ipoustéguy ?

– C’est vrai, j’allais oublier. Vous avez entendu la demoiselle, monsieur Charpot. Elle est encore plus curieuse que moi. Et ce que femme veut...

– Allez ’ous ’aire ’outre !

Corine Rouge posa sur lui un regard consterné.

– Pauvre idiot ! Où ça vous a mené de faire votre intéressant ?

– Que voulez-vous, ma chère Corine, ce sont les artistes. Monsieur Charpot, nous allons devoir changer de registre. Mon chauffeur va un peu s’amuser avec vos phalanges. Il va adorer. Malheureusement, il n’est pas très délicat, vous avez vu, et il a tendance à casser ses jouets. J’ai peur qu’il vous faille renoncer au piano.

Jean eut l’impression d’être plongé tout d’un coup dans un bain glacé. Son interlocuteur claqua des doigts, les considéra avec admiration, comme une belle mécanique, et s’écarta pour faire place au bourreau-mastodonte.

– À toi de jouer. Pourquoi avoir prononcé le nom d’Ipoustéguy, monsieur Charpot ?

Fou de terreur, il se rejeta si violemment en arrière que sa chaise tomba à la renverse. Sa tête heurta le sol.

– C’est malin, dit Corine.

Jean avait perdu connaissance. Il n’entendit pas les quatre coups frappés à la porte.

Mais Corine Rouge et les deux hommes échangèrent un regard et se ruèrent vers la sortie, le laissant attaché à sa chaise renversée.

 

Orson-Denis se masturbait sans entrain.

Pour passer le temps. Par professionnalisme, aussi. Il aurait moins de mal à se concentrer sur son enseignement. Hélas ! le cœur n’y était pas.

Il avait pourtant bien besoin de réconfort. Ce qui venait de se produire lui toupillait dans le crâne à lui filer la gerbe. Se changer les idées : la voilà, la principale raison qu’il avait de se tripoter – et ce qui lui coupait ses effets. Tant pis. Il se reboutonna et sortit du cabinet de toilette.

Sa chambre lui apparut brusquement comme une prison, avec son unique fenêtre qui donnait sur la cour, où il n’y avait rien à contempler que des poubelles, sans la moindre jolie voisine en vis-à-vis. Encore une heure à attendre. Que faire ? Revoir la leçon ? Aucune utilité, il était bilingue. D’avoir eu une mère américaine, ça aide. Proposer un blitz à Lachenal ? Le taulier jouait convenablement, mais pas assez bien pour lui offrir le divertissement souhaité. Enfin Virginie passait les vacances chez des amis, et Isabelle Calmejane, son principal souci en ce moment, était sur la liste rouge.

Il se laissa tomber sur son lit, alluma une cigarette et fit deux magnifiques ronds de fumée.

Incroyable, cette séparation au café. Alors qu’il allait tout lui dire, et tout savoir, elle avait soudain bondi de sa chaise, lancé : Excusez-moi, je reviens, et s’était précipitée dans la rue. En emportant son calepin ! Il avait mis du temps à se lever et, quand il y était enfin parvenu, elle avait disparu. Il avait attendu deux heures en vain, déjeuné sur place – plutôt bien : un croque-monsieur grand comme un cartable, un verre d’apremont –, puis avait décidé de rentrer, en laissant son adresse au serveur, puisqu’elle ne figurait pas dans le calepin. Quant à Nabil et au flic, ils étaient partis assez vite, et ensemble, de sorte qu’Orson n’avait pu parler à son bienfaiteur. Il ne lui restait que l’image d’Isabelle se retournant dans sa fuite et articulant de loin un mot qu’il n’avait pas compris. Ça ne pouvait quand même pas être : Je t’aime ?

 

Demain : On ne se quitte plus

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