Le Tube, 20B/27

Publié le par Louis Racine

Le Tube, 20B/27

 

20B. Regagner sa place

Mercredi 5 avril 1989

 

– Où vous voulez que je vous emmène ?

– Vous êtes pressé de vous débarrasser de moi, c’est ça ?

Le ton était dur, et la voix couinait de nouveau, mais ça ne prenait pas. Les yeux diffusaient de la tendresse, et Pélagie, franchement, était devenue belle.

– Vous répondez pas. Je vous ai gêné, excusez-moi.

– Vous ne m’avez pas gêné du tout.

Pressé, lui ? Moins encore que d’habitude. Il avait réduit sa vitesse, monté le son – Billie Holiday chantait What A Little Moonlight Can Do –, baissé sa vitre, passé le bras à l’extérieur, et il tapotait sa portière tout en conduisant.

Une fille à moto les doubla. Ça le fit penser à Solveig, à Sandra, et au fait que c’était grâce à Solveig qu’il connaissait les sœurs Géronimi. Il se rappela ce moment étrange, surréaliste : comme il le lui avait demandé, le chauffeur du taxi payé par la mystérieuse jeune femme l’avait déposé dans le centre ville, près de la poste principale ; là, il pourrait consulter les annuaires et repérer hôtels bon marché et boîtes de jazz susceptibles de l’embaucher ; mais la poste n’était pas encore ouverte ; il était entré dans un café, pas pour picoler, ça non, fini les conneries, enfin, pas à une heure aussi matinale, il avait commandé une noisette ; le serveur lui était sympathique, il l’avait consulté, sans grand succès ; en fouillant ses poches pour le payer il avait trouvé un petit bout de papier sur lequel il avait lu, d’une graphie qui ressemblait tellement à Solveig qu’il en avait eu comme une érection mentale, ces mots : Le Soleil d’Assouan, club de jazz. Demander Nabil, avec une adresse.

Dans la ville où il s’était fait conduire !

Solveig n’avait peut-être pas eu si grand mérite, après tout. Il n’y avait pas beaucoup d’autres destinations qui eussent pu le tenter dans un rayon de cent kilomètres. Mais Jean avait été estomaqué. Pour fêter ça, il s’était offert un cognac après la noisette.

Le jour même, Nabil le prenait à l’essai. Il cherchait effectivement un pianiste. Il avait organisé une rencontre avec les autres musiciens, Margot, Sandra, Gilou et Christopher. C’était un jeudi, la veille de leur premier concert. Ils firent un triomphe.

Il n’avait jamais pu remercier Solveig. Ce n’était pas faute d’avoir essayé. Mais ses recherches sur minitel n’avaient rien donné.

Le groupe tournait bien. Ils étaient sous contrat jusqu’à la fin juin, mais Nabil les avait d’ores et déjà programmés en octobre. Ça le faisait pour tout le monde, à part Christopher, qui les quitterait dès le mois prochain pour monter à Paris, où il rejoindrait un groupe de jazz-rock. Ils avaient un autre batteur en vue, un certain Maurice, dit Mo.

De la reconnaissance, il en devait aussi à ce filou de Nabil, qui, non content de l’engager, s’était montré un auxiliaire très efficace dans les suites de l’accident de Culoz, lui avait trouvé un logement et même cette voiture.

Jean revint à la réalité présente, comme au spectacle on regagne sa place en se faufilant. Billie Holiday chantait. Pélagie le regardait, souriante.

– Vous êtes amoureux ?

– Pardon ?

– J’ai bien vu comme vous suiviez des yeux cette fille à moto. Après, vous êtes entré dans une autre dimension. J’ai rompu le charme.

Il se rendit compte qu’il souriait lui aussi ; sans doute il avait souri tout ce temps.

– Vous ne m’avez toujours pas dit où vous vouliez aller.

– Pour de vrai ?

– Pour de vrai.

– Puisque vous êtes en fonds, invitez-moi à déjeuner dans un endroit chouette.

– C’est votre argent, je vous signale.

– Raison de plus. Vous connaissez La Valserine ? Non, bien sûr, vous êtes pas d’ici. C’est pas loin. Il est un peu tôt, mais on pourra se balader dans le coin. Vous verrez, c’est beau. Qu’est-ce qu’il y a ?

– J’ai peur qu’il nous ait retrouvés.

Pélagie se retourna, le visage soudain décomposé.

– Merde !

– C’est lui ?

– Sûr.

– Merde !

Jean enfonça l’accélérateur. On était revenu au début de la cassette et Ella Fitzgerald chantait This Can’t Be Love.

 

Demain : Surprise !

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