Le Tube, 24A/27

Publié le par Louis Racine

Le Tube, 24A/27

 

24A. Scoop

Vendredi 10 août 1990

 

– Mais buvez, sacrenouille !

– Mamie !

Corine eût voulu pouvoir dire qu’elle avait surtout besoin de se décrasser, mais maintenant qu’elle était sauve sinon saine elle n’allait pas faire la difficile. Aussi vida-t-elle son second verre de gentiane, tandis que la vieille tendait l’oreille avec satisfaction.

– Ça va pas mieux comme ça ? Allez, Sabrina va vous laver et vous prêter des vêtements. Vous aurez pas beaucoup d’eau chaude, et on est pas chez Dior, mais vous serez quand même présentable. J’ai pas besoin d’y voir pour vous dire qu’y a du boulot.

– Je l’adore, glissa Corine à Sabrina quand elles furent seules dans la minuscule salle de bain.

– Et encore, vous l’auriez connue avant son AVC !

– Je sais. L’an dernier elle tirait encore sur les voisins.

– Pas les voisins, juste le fou d’en haut. Et à blanc.

– J’entends pas trop couler l’eau, cria la vieille ; vous vous raconterez vos vies plus tard.

– Elle est terrible, sourit Sabrina en ouvrant les robinets de la baignoire-sabot.

 

La Panda descendait rapidement, se jouant des virages en épingle à cheveux et des grosses pierres.

– Tu es sûre que ça va ?

C’est pendant qu’elle coiffait Corine qu’elles avaient décidé de se tutoyer. La blessée eût très bien pu finir sa toilette toute seule, mais elle avait eu plaisir à se laisser dorloter par sa nouvelle amie, qui ne demandait pas mieux.

– Puisqu’on s’arrête chez Viard, on peut appeler le SAMU pour toi, insista Sabrina.

– Non, non, autant aller directement à l’hôpital. J’y ai travaillé, tu sais.

– Ça va les changer. Au fait, je voulais te dire. Le moustachu, je le connais. C’est un flic. Il est venu au restaurant après l’histoire du tube.

– Quel tube ?

Mais elles arrivaient chez Viard. Madame Viard les reçut aimablement, et Corine put appeler les secours. Par la fenêtre, elle voyait des enfants jouer devant la maison, sur la petite place du hameau, entre la chapelle et l’enclos des poubelles. Pauvres jeux, mais tellement précieux ! Elle ne pouvait détacher ses pensées de la gamine de la secte. Elle attendit longtemps avant qu’on lui réponde, puis il fallut trouver le bon interlocuteur ; elle dut se présenter, et se fit passer pour Sabrina. Elle reçut enfin l’assurance qu’on enverrait sur place plusieurs voitures médicalisées et un psychologue.

Elle raccrocha, hésita, puis composa un autre numéro. Cette fois, on répondit aussitôt.

– Fred ? C’est Corine. J’ai un scoop !

 

Quand elles croisèrent les secours, Corine gardait le silence depuis de longues minutes.

– Tu rêves ?

– Je me repose.

En réalité, elle réfléchissait aux révélations de Sabrina. Le tube venait donc bien de Charpot, mais Changarnier en ignorait l’existence, du moins à l’époque ; il ne s’intéressait qu’à Ravenel. Quant à Fromager, c’est elle qui lui en avait parlé la première, même si c’est à sa demande qu’elle avait fouillé les vêtements du blessé. En trouvant des documents dissimulés dans un tube de cigare, elle s’était dit que c’était là ce que tout le monde cherchait. Aujourd’hui encore elle eût payé cher pour savoir de quoi il s’agissait vraiment. Dans le noir, avec sa lampe-stylo, elle avait juste vu des inscriptions en grec. Elle se rappela son émotion quand les flics avaient débarqué pendant qu’elle était encore dans la penderie, sa crainte que son parfum la trahît et qu’ils la découvrissent, sa surprise quand Ravenel lui était tombé dessus, puis l’intervention du médecin, et enfin l’engueulade qu’elle avait essuyée de la part du colonel. Il s’était montré injuste ; elle n’avait pas complètement échoué. Elle rapportait même des informations décisives : Ravenel était un challenger redoutable malgré son infirmité, les flics le surveillaient, et notamment un certain inspecteur Changarnier, enfin et surtout il détenait des documents secrets. Elle n’eût jamais imaginé que le lendemain matin il aurait disparu.

Avec le tube.

 

Demain : Enlèvement

Publié dans Le Tube

Commenter cet article