Le Tube, 9A/27

Publié le par Louis Racine

Le Tube, 9A/27

 

9A. Le souffle du dragon

Vendredi 10 août 1990

 

Ulysse ouvrit les yeux, et aussitôt plissa les paupières, agressé par la luminosité du ciel et la salinité de l’air. Il était couché sur le dos, incapable de remuer tête, bras ou jambes. Quelque part au-dessus de lui, le dragon se remit à souffler, comme dans son cauchemar, avec un bruit affreux, qui se prolongea pendant plusieurs secondes avant de s’arrêter net. Ulysse guettait les flammes, s’attendait à leur morsure. Il gémit. Ce n’était donc pas un rêve. Il allait rôtir là comme une chipolata.

Toujours invisible, le monstre souffla de nouveau, plus près. Ulysse voulut crier. Sans résultat. Bon, se dit-il, je ne me suis pas réveillé. Quand même, ses sensations paraissaient des plus réelles, à commencer par une vive douleur vers l’omoplate gauche.

Il essaya de se rappeler où il était. La mémoire lui revint par bribes, d’abord l’enterrement de Boivin, puis son ascension nocturne, interrompue par une chute. Il se revoyait lâchant prise ; ensuite, plus rien.

De nouveau le souffle puissant se fit entendre. Il lui sembla qu’un nuage passait devant le soleil. C’était le monstre, bien sûr. Ah ! s’il pouvait entrer dans son champ de vision ! Ulysse tenta désespérément de tourner la tête, mais sa douleur à l’épaule s’accentua jusqu’à l’intolérable. Impossible d’avoir plus mal, se dit-il. Erreur. Ses récents efforts lui causèrent à la base de l’occiput un élancement bien plus cruel encore. Il s’évanouit.

À vingt mètres de là, le monstre se posa doucement sur le sable.

 

Helder Stepowski n’avait pas dormi de la nuit. Maintenant encore, la main refermée sur la crosse de son SIL, il avait des sursauts d’angoisse, bien qu’il fît grand jour et que le soleil pénétrât par le hublot de sa cabine jusqu’à ses cuisses d’athlète. À quoi bon ce soin qu’il prenait de son corps ? se demanda-t-il en contemplant sa peau épilée, dont le hâle léger mais permanent semblait laisser le colonel indifférent.

On frappait justement à la porte. Trois coups secs. Il surmonta son appréhension.

– C’est vous, mon colonel ?

– Je t’attends, Stepowski.

Fromager était lui aussi en short. Mais pas question de rire.

– Allez Stepowski, hop hop hop !

Ils firent cinq fois le tour du bateau. Ponts, coursives, échelles résonnaient de leur course méthodique. De temps en temps le colonel vérifiait son rythme cardiaque, interrogeant Stepowski sur le sien. L’autre truquait, s’arrangeait pour ne pas faire mieux que lui sans pour autant trop le décevoir, tout en sachant que le colonel truquait le premier.

La conscience de toute cette vanité le cédait chez le jeune homme au plaisir très concret que lui procurait leur footing quotidien ; du reste, ce matin-là, sa méditation n’eût guère pu se prolonger, le colonel s’étant mis à le cuisiner.

– Dis-moi, Stepowski, est-ce que le nom de Ravenel te dit quelque chose ?

– Rien du tout, mon colonel.

– Pourquoi ai-je l’impression du contraire ?

– Je ne sais pas, mon colonel.

– D’où te sont venus tes soupçons concernant Pujol ?

– Il avait de la terre sous les ongles. J’ai pensé aux plantes vertes de Boivin.

– De la terre, et autre chose. Tu es moins bête que tu n’en as l’air.

– Merci, mon colonel.

– Quatre-vingt-quatre. Et toi ?

– Quatre-vingt-seize.

– Pas si mal. Jaime et toi, vous allez prendre le canot et gagner la côte. Là, vous recevrez des instructions. Tiens ! Qu’est-ce que c’est que ça ? Apporte-moi mes jumelles.

Il courut les lui chercher ; au retour, il devait bien les avoir atteintes, les quatre-vingt-seize pulsations par minute.

– J’ai rencontré Jaime. Il allait justement préparer le canot.

– Tu m’étonnes. Prends ça, et dis-moi ce que tu vois.

– Ce petit point brillant, là-bas ?

– On ne peut rien te cacher.

Helder Stepowski mit du temps à faire le point. Fromager s’impatientait.

– Alors ?

– D’où ça sort, ça ?

– Stepowski, je crois qu’on a gagné le gros lot.

 

Demain : Un mollet juteux

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