Le Tube, 26B/27

Publié le par Louis Racine

Le Tube, 26B/27

 

26B. La leçon d’anglais

Mercredi 5 avril 1989

 

– Je le connais, dit Braddock. C’est un musicien, un copain de GLS.

Il y avait aussi une fille et trois autres garçons, dont un colosse. Encore un !

– Je confirme, dit cestui d’une voix fluette. Il joue chez Courtois. Enfin, pas en ce moment, il a fermé pour quinze jours. Pauvre gars.

– C’est pas un trompettiste au moins ? demanda la fille. Parce qu’alors là...

– Un pianiste, dit Braddock. Mais va savoir s’ils lui ont pas brisé les doigts.

– Ils en sont capables, dit le quatrième.

– En tout cas ils ont découvert notre coin, dit la fille.

– Ramène pas tout à toi, Ludmilla. C’est juste un endroit tranquille, et ils avaient besoin d’un endroit tranquille.

Il s’agenouilla et examina Jean.

– Rien de grave.

– T’es sûr ? dit Ludmilla.

– J’ai mon brevet de secourisme. J’suis pas n’importe quel dealer. Marc ?

– On y va.

Le colosse détacha le blessé, le chargea sur son épaule et le transporta dehors, à l’air libre. Il ressemblait comme deux gouttes d’eau à Charles. Des jumeaux ? Perdu. Des triplés. Mais ils ne parlaient jamais du troisième, qui s’appelait Ange et travaillait pour Fromager, donc pour les Urubus.

 

La leçon d’anglais fut un supplice. Orson faillit maintes fois s’emporter. Quel gâchis ! Les parents de la gamine eussent mieux fait de laisser leur fille profiter de ses vacances ! Elle n’avait rien fichu depuis le cours précédent, disait systématiquement he want et he mays, prononçait comme un peigne et, le pire de tout ! s’était affublée d’un vieux tee-shirt à l’encolure béante sous lequel ses seins volumineux pour son âge et livrés à eux-mêmes roulaient à vous donner le tournis. Enfin il empocha ses cent francs et la mit dehors avec cinq minutes d’avance.

Exténué, ithyphallique autant qu’à l’étroit, il claqua la porte avec son dos et resta là un moment, une grimace de haine sur le visage, braquant devant lui sa canne comme un fusil. Il ne comprit pas tout de suite qu’on frappait à la porte.

C’était Isabelle Calmejane.

 

Une excellente idée que Nabil avait eue de fermer pendant les vacances de Pâques. Comme ça Jean avait pu se faire défoncer le portrait sans préjudice pour son emploi. Mais surtout, ce qui l’ébouriffait, c’était l’intervention miracle de ce jeune gars au physique de rugbyman et de ses copains, dont le frère de Charles. Il n’en revenait toujours pas d’un tel coup de bol, ni d’une telle obligeance. Ils avaient attendu qu’il reprenne ses esprits, puis Marc lui avait montré comment démarrer sa voiture sans clé de contact, et Braddock lui avait indiqué un médecin conciliant pour le cas où il aurait besoin de soins, en dehors de son problème dentaire, bien sûr. Ils lui avaient enseigné où ils se trouvaient, lui avaient proposé de lui faire un bout de conduite, mais il les avait assurés que ça allait, les avait remerciés, et ils s’étaient séparés devant l’entrepôt.

Là, il resta bien une demi-heure dans sa voiture fermée, à surveiller les alentours en se massant les gencives de la langue et en vidant la flasque de scotch qui ne quittait jamais sa boîte à gants. En fait, il n’avait pas trop mal. Il avait surtout une sale gueule.

Moitié pour conjurer le mauvais sort, moitié sans savoir pourquoi, il retourna dans le petit bois où Corine Rouge l’avait agressé. La moto bien sûr avait disparu. Il s’y attendait, et de toute façon il n’avait aucune envie de revoir cette fille. Rien que cette idée lui donnait des convulsions. Pourquoi ce pèlerinage alors ? Charpot, mon ami, vous êtes bien incohérent.

Il était entendu avec Marc que Nabil ne devait rien savoir de cette histoire, encore moins les musiciens du groupe. Mais désormais Jean allait devoir se méfier. Ses agresseurs avaient consulté ses papiers d’identité, ils connaissaient son nom. Pas son adresse, heureusement. Du moins pour l’instant.

Qu’est-ce qu’il avait été con de sortir ce nom d’Ipoustéguy ! Il lui faudrait du temps avant de pouvoir le prononcer à nouveau ; toutefois rien ne pressait.

Une nouvelle surprise l’attendait chez lui. Un cambriolage ? Non, ce désordre est normal. Mais regardez un peu ce qu’il trouva sur le tabouret du piano.

C’était une épaisse enveloppe cachetée. Elle contenait cinq mille francs en petites coupures ainsi qu’une carte à jouer un peu abîmée, un joker. Une main immédiatement reconnaissable elle aussi avait écrit sur la bande entourant les billets :

Pour votre clavier. S. F.

 

Demain : Un accord parfait

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