Le Tube, 19C/27

Publié le par Louis Racine

Le Tube, 19C/27

 

19C. Accroupissements

Samedi 17 juin 1989

 

Jean finissait sa compote pommes-bananes-myrtilles quand on sonna à la porte. Il jeta un œil dans le judas. C’était Margot.

– Tu manges des petits pots pour bébé ?

– C’est la seule chose que je puisse avaler quand j’ai picolé. Ça me remet d’aplomb en un rien de temps.

– À te voir, je suis pas convaincue.

– Tu veux une preuve ?

– Jean, je ne ris pas. Il faut prendre une décision. Est-ce qu’on y retourne ?

– Au pieu ?

– Au club. Jean, s’il te plaît.

– Attends, on s’est réconciliés. Avec Nabil, c’est de nouveau le grand amour.

– Mais toi, Jean, tu es prêt à t’exposer ? Je ne sais pas ce que t’a fait cette fille, mais du mal, apparemment. Et elle a derrière elle une bande d’affreux.

– Nabil a dit qu’il me protégerait. J’ai confiance. Je serai plus en sécurité au Soleil d’Assouan que partout ailleurs. C’est pour vous que ça m’ennuie. Ils risquent de s’en prendre à n’importe qui dans le groupe. Mo et Gilou ne sont même pas au courant. Ils peuvent se retrouver otages de ces salopards.

– Mais puisque tu n’as plus ce fameux tube.

– Comment ils pourront être sûrs que je le planque pas quelque part en attendant de pouvoir le négocier si c’est pas déjà fait ? Au mieux, ils voudront me punir de les avoir quittés sans préavis. Mais encore une fois c’est pas pour moi que j’ai peur.

– Vaudrait peut-être mieux que tu prennes tes distances.

– Et nous ?

Ils s’étreignirent dans le même sanglot.

Un commun orgasme en fut plus tard l’écho.

Ils arrivèrent en retard au club, Margot ayant dû repasser chez elle prendre sa contrebasse. Nabil les attendait sur le trottoir, cigare aux lèvres, près de la moto de Sandra. Le moteur était encore chaud.

– Désolés ! On se dépêche !

– Votre sœur vient juste d’arriver. Gilou n’est toujours pas là. Mo s’impatiente. Il est venu avec un ami journaliste.

Margot éclata de rire, ce qui surprit les deux autres. Mais, plutôt que de s’expliquer, elle entra.

Resté sur le seuil, Jean interrogea Nabil du regard. Survint Gilou.

– Désolé, j’ai dû aider Alice à goûter le punch.

– C’est vrai, dit Jean, c’est la grande soirée d’ouverture de l’épicerie. Ils vont bien ses parents ?

– Ils sont au top. Au fait, on joue là-bas quand on veut. Plutôt du latin, mais ils sont pas sectaires, ils aiment bien aussi le middle jazz.

– Vous avez un admirateur, dit Nabil à Gilou. Un jeune qui est arrivé en avance, lui. Il a déjà bu deux bières.

– Oui, je sais qui c’est.

– Allez, en piste, les artistes.

– Je vous trouve bien détendu, lui glissa Jean avant de suivre Gilou. J’espère ne pas vous attirer trop d’ennuis.

– Occupez-vous de votre piano.

 

Agenouillé sur le balcon, Changarnier surveillait la rue. Les Urubus étaient toujours là. Il vit Ulysse sortir de l’immeuble et longer le trottoir jusqu’à sa voiture. Pourvu qu’il ne lève pas les yeux ! Mais non, il joua parfaitement son rôle. Il démarra, les Urubus le suivirent à moto. Au moins, ils ne l’avaient pas repéré, lui. Il se redressa, et aussitôt s’accroupit. Car une autre moto arrivait, se garait sur le trottoir d’en face. Une jeune femme en descendit. S’aplatissant le plus possible, Changarnier consulta son miroir. Il connaissait cette fille.

Il l’identifia au moment précis où elle entrait dans l’immeuble : Corine !

Elle montait forcément chez Pinault.

Eh bien ! il la recevrait comme elle le méritait.

Il se releva, et dut de nouveau s’accroupir.

Encore une moto ! et pilotée par une jeune femme ! Une inconnue, celle-ci.

Elle mit pied à terre près de l’autre moto, la considéra un instant et ôta son casque. Même à cette distance, sa resplendissante beauté l’atteignit en plein cœur.

Elle traversa et entra dans l’immeuble.

 

Demain : Le nom d’Ulysse

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