Le Tube, 14A/27

Publié le par Louis Racine

Le Tube, 14A/27

 

14A. L’usage des armes

Vendredi 10 août 1990

 

Dans son champ de vision cruellement plafonné, Axel avait entraperçu les pieds de l’homme qui approchait. Il décida de faire le mort. Les yeux fermés, tenaillé par la peur absurde que l’autre n’entendît les battements de son cœur, il s’en remit au Tout-Puissant.

Les pas crissèrent crescendo, puis decrescendo. L’ennemi ne s’intéressait pas à lui, du moins pour le moment. Il continuait vers le moribond, devenu peut-être, entre-temps, un mort véritable.

Axel évalua sa condition physique. Son bras gauche lui faisait mal, mais sa blessure n’était pas nécessairement invalidante. D’une façon générale, aussi étonnant que cela parût, il se sentait plutôt dispos. Le plus étrange était cette douleur à la poitrine, qui ne s’accompagnait d’aucun autre malaise. Il finit par comprendre que ce qui le gênait ainsi, c’était sa bible.

Plus de temps à perdre. Jugeant à l’oreille que le quatrième homme était aux côtés du malheureux inconnu, il entrouvrit les yeux. Les trois autres s’affairaient autour du cadavre maintenant déterré.

Il ne lui manquait plus qu’une ultime impulsion. L’encouragement qui transcende l’homme en héros. Il savait où le puiser.

Il évoqua la femme de sa vie.

Et, du bout du doigt, il écrivit son nom sur le sable.

Puis il bondit.

En quelques enjambées il fut dans le canot, derrière la mitrailleuse.

Hands up ! cria-t-il. Weapons down !

Loin de lui obéir, les hommes du trio se séparèrent et, augmentés du quatrième, commencèrent à former un demi-cercle autour de lui. Puis ils s’avancèrent pas à pas, tandis qu’Axel, effaré, se rendait compte qu’il ne savait pas se servir de l’arme.

Stay where you are or I’ll shoot you !

Mais ils avançaient toujours. Leur chef pointa sur lui un pistolet et tira à plusieurs reprises. Il eut juste le temps de s’abriter derrière la mitrailleuse.

C’est alors qu’à force d’en tripoter frénétiquement les commandes il finit par la mettre en marche. Hors de lui, grisé par le vacarme, conscient de céder au pire, mais incapable de se dominer, il les abattit tous.

 

La portière de la Panda s’ouvrit en même temps que paraissait une vieille dame sur le balcon du chalet. Elle avançait difficilement, et avant qu’elle s’accroche à la balustrade Corine eut l’impression qu’elle allait se jeter dans le vide.

La Parmesan ! Comme elle avait décliné ! L’année précédente, elle était encore ingambe ; et elle saluait le passage du Phénix à coups de fusil. Sic transit...

Le chalet lui parut plus proche que dans son souvenir. Trois cents mètres, quatre cents au maximum. Pas assez en tout cas pour empêcher qu’on y eût perçu de temps à autre quelque relent olfactif ou sonore des cérémonies chères aux Apolliniens.

De la voiture descendit une petite femme ronde. Ce devait être Sabrina. Elle dialogua un instant avec sa grand-mère, puis sortit du coffre une valise et des provisions.

Toujours armée de sa hachette et de sa pique, et complètement à poil, Corine réfléchissait. Une certaine logique eût voulu qu’elle s’occupât d’abord des fidèles. Mais, à cette heure-ci, ils étaient hors d’état de la suivre, si tant est qu’ils en eussent reconnu la nécessité. Et pour aller où ? Dans quel équipage, avec quelle sécurité ? Quant à elle, il lui fallait d’urgence trouver des vêtements, même si elle rêvait d’abord d’une bonne douche. Mais pouvait-elle sans danger explorer le domaine ? La Jeep partie, Hilaire mort, ne restait-il vraiment personne sur place pour monter la garde ?

Tous les sens en alerte, elle traversa l’agora et entra dans le bâtiment principal. Il y régnait un profond silence, à peine troublé par de lointains ronflements, provenant du sous-sol.

Elle tenta de s’orienter. Où étaient stockés les vêtements des malheureux ? Les tuniques ? Où se trouvait le vestiaire où elle avait dû se changer ? Elle peinait à se repérer. En outre, son genou droit la faisait souffrir. Elle le trouva enflé. Peut-être s’était-elle bel et bien blessée. Mais elle ne regrettait rien. Ce détraqué d’Auvigne !

Elle visita plusieurs pièces désertes, revint deux ou trois fois sur ses pas et commençait à désespérer quand, dans une chambre de l’étage, elle aperçut une porte en partie dissimulée par une tenture. Elle s’approcha, entra. Gagné ! Il y avait là de quoi habiller un régiment, d’une armée peu régulière il est vrai. Elle s’avança vers une pile de jeans posée à même le plancher, lequel craqua derrière elle. Elle se retourna d’un bloc. Le Phénix lui faisait face.

 

Demain : S’inventer une destination

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