Le Tube, 11A/27

Publié le par Louis Racine

Le Tube, 11A/27

 

11A. Hourra !

Vendredi 10 août 1990

 

Sans le bâillon, son cri se fût entendu à des dizaines de mètres, peut-être même jusqu’au chalet de la mamie de Sabrina. Mais le son qui franchit les narines de la prisonnière ressemblait plutôt à un gémissement, voire à un ronronnement de bienvenue à l’adresse de la bestiole qui, à peine arrivée, s’était mise à vagabonder sur ce corps offert, tandis que la jeune femme relevait la tête pour voir au moins ce qui trottinait autour de son nombril. Un bref instant, deux paires d’yeux se rencontrèrent, dont deux petites perles noires aux reflets cuivrés serties dans une tête... de quoi ? D’une bête à sang chaud, en tout cas. Elle se dressa sur ses pattes postérieures, découpant son énigmatique et fine silhouette sur le faible jour filtré par la lucarne.

Puis elle reprit sa promenade.

Or Corine était extrêmement chatouilleuse. Dominant la peur d’une morsure ou de quelque autre violence, l’angoisse l’envahit de mourir en étouffant de rire. Elle se raidissait au maximum contre une éventualité aussi navrante, sans compter que le visiteur avait au moins un congénère dans les parages, capable de rappliquer d’un moment à l’autre, quand la bestiole s’approcha de son sexe, qu’elle se mit à flairer avec application.

JE TE DÉFENDS... hurla mentalement Corine, de toutes ses forces rassemblées. Jamais sans doute elle ne s’était sentie à ce point vulnérable.

Pendant d’interminables secondes, elle contracta le plus fermement possible son bas-ventre. Elle en avait les larmes aux yeux. Enfin la bestiole se détourna de cet objet d’étude et s’engagea le long de sa cuisse droite.

Avant même qu’elle eût franchi le genou, une révolution s’était opérée dans l’esprit de Corine. Ses angoisses s’étaient muées en une folle espérance ; et le borborygme quasiment inaudible qu’elle produisit signifiait : Hourra !

 

Le Zodiac bondissait sur les vagues. Debout à l’avant, Fromager ne quittait pas des yeux l’objectif, tantôt les bras croisés, tantôt à travers ses puissantes jumelles.

– Armez mitrailleuse, cria-t-il.

L’Urubu arma.

Au-dessus de l’île, touchant presque le sable du rivage, pendait une énorme figue, la queue en bas. Elle devint peu à peu une poire. On commençait à distinguer deux insectes au pied de la falaise, l’un immobile, l’autre s’affairant à ses côtés.

Le colonel, qui avait des choses une vision correcte, béait de joie.

 

Debout derrière la porte, Hilaire Auvigne engloutissait fiévreusement un fond de choucroute au riesling. Un bruit le bouscula. Vite, au risque de s’étrangler, il avala la dernière bouchée, jeta la boîte vide dans la corbeille, s’essuya les doigts à un pan de sa chemisette et fit mine d’examiner le planning. Le Phénix entra.

– Ça sent la bouffe.

– Oui, je me disais justement que le local était mal aéré. Tu as vu que la prochaine nouvelle lune tombe un lundi ?

– Hilaire, s’il te plaît, ne joue pas au con. Si quelqu’un soupçonne quoi que ce soit, tu seras sacrifié. Je ne pourrai rien faire pour l’empêcher.

– Tu ne pourras, ou ne voudras ?

– Où as-tu trouvé cette boîte de choucroute ?

– Tu as du nez.

– C’est n’importe quoi, Hilaire. Tu es complètement inconscient.

– Parce que toi, tu es un modèle de sagesse.

– Raison de plus pour te méfier.

– Une menace ?

– Un simple avertissement.

Il tourna le dos et s’en alla. Hilaire attendit qu’il fût arrivé dans la cour pour roter un bon coup dans sa direction.

– Connard !

Puis il entendit démarrer la Jeep. Comment eût-il pu penser que l’autre guignol repasserait ? Et qu’était-il venu faire ? Le surprendre ?

Il sortit à son tour, parmi les pierres et les écorces chauffées.

Il longea le bâtiment principal jusqu’à l’agora. L’autre fou était déjà loin. Il regarda un moment la tache claire de son képi filer entre les pins, puis se dirigea vers la remise.

Le Phénix était bien gentil de laisser leur prisonnière à sa merci. Certes, il ne pouvait pas se permettre toutes les fantaisies ; mais rien ne lui interdisait de s’amuser un peu.

 

Demain : Solveig

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