Le Tube, 13B/27

Publié le par Louis Racine

Le Tube, 13B/27

 

13B. Le parfum de la femme en blanc

Jeudi 9 février 1989

 

Orson avait posé les embouts de ses cannes sur la première marche et s’apprêtait à s’y hisser quand une porte dans le couloir s’ouvrit, laissant passer l’ado de tout à l’heure. Spontanément, elle lui demanda :

– Vous comptez rester quelque temps ?

– À vrai dire, je pensais partir aujourd’hui, mais je crois que j’ai changé d’avis.

– Vous pouvez venir dans ma chambre, si vous voulez.

Orson se sentit rougir. Il fut à peine capable d’articuler :

– Pourquoi ?

– Elle est au rez-de-chaussée, répondit la jeune fille sans marquer le moindre trouble. Ça sera plus facile pour vous. Elle a pas de numéro, c’est pas une chambre chambre, mais c’est quand même une chambre, puisque c’est ma chambre. On s’arrangera.

– Et vous ?

– J’irai dans la vôtre. Ou ailleurs. C’est pas la place qui manque.

– Mais vos affaires ?

– Je les emporterai. Vous avez peur que je laisse du bazar ?

– Non, mais enfin, une chambre de jeune fille, c’est pas un univers pour un vieux schnock comme moi.

Elle éclata de rire.

– Un vieux quoi ?

Décidément, j’en suis un, se dit Orson. À ce moment l’escalier trembla et l’hôtelier apparut. Orson le salua.

– Mademoiselle vient de me proposer très gentiment sa chambre contre la mienne. J’avoue qu’avec mes cannes...

– La prochaine fois, faudra prendre un hôtel avec ascenseur.

– Oui, ou garder ma jambe.

– Rappelle-toi, Virginie, on en a parlé : c’est moi qui vais échanger avec monsieur.

– Vous êtes trop aimable.

– Vous savez, j’ai l’habitude. Ma femme, sa mère, était handicapée.

 

Allongé sur le lit de l’hôtelier, Orson envoyait des ronds de fumée au plafond, en essayant de se concentrer sur l’affaire Charpot – autrement dit, de chasser de son esprit l’image de Virginie tout en poursuivant une chimère, une idée fugace, agaçante, qui lui titillait la conscience à des profondeurs inaccessibles.

C’était pourtant bien une chose qu’avait dite ou faite la gamine qui avait réveillé en lui ce soupçon, ce sentiment d’une discordance pleine d’enseignements pour qui eût su l’analyser. Mais impossible de se rappeler de quoi il s’agissait.

Une poigne glaciale l’étreignit à la pensée que son corps n’avait pas seul été diminué par l’accident. Il se raisonna. Il lui fallait juste du repos. Et des médicaments contre la douleur. Il commençait à avoir vraiment mal, ça ne favorise pas la réflexion.

D’habitude, pour démêler les cas les plus complexes, il choisissait un coin tranquille où faire les cent pas en délibérant à haute voix. Il allait devoir s’adapter.

Un bruit l’avertit que la jeune fille, qui occupait la chambre contiguë, s’y trouvait. Il hésita un moment, puis se décida à frapper à la cloison et à l’appeler. Elle fut là en un instant. Il lui demanda de lui répéter ce qu’elle lui avait dit un peu plus tôt. Elle obéit, reproduisant si bien ses intonations et son attitude que, dès les premiers mots, il fut fixé. Il la remercia chaleureusement et la renvoya, non sans la prier d’aller lui acheter de l’aspirine. Avant de sortir, elle lui lança en regardant son pansement, dont l’aspect s’était beaucoup dégradé :

– Si vous avez besoin, ne vous gênez pas. Je sais les faire.

Resté seul, il reprit ses cogitations, plein d’ardeur cette fois.

Il savait maintenant ce qui clochait.

Quand Virginie lui avait proposé sa chambre, il avait aussitôt essayé de se représenter les lieux, d’imaginer les odeurs dont ils étaient imprégnés, et, par analogie, avait rencontré le souvenir de Corine, l’infirmière au parfum inoubliable. Il en était encore tout remué. Or, la première fois qu’il l’avait vue, à son réveil après l’opération, elle n’était pas du tout parfumée.

Par ailleurs, comment avait-elle su pour le tube ?

Et si les deux questions étaient liées ?

Elles l’étaient. Et Orson trouva le lien.

Oui, ça ne pouvait être que ça.

Rassuré quant à ses facultés mentales, il se rendit à l’évidence : elles ne l’aidaient guère à surmonter la douleur, qui ne cessait d’augmenter.

 

Demain : La bouche de travers

Publié dans Le Tube

Commenter cet article

Salomé 03/05/2017 09:13

"c’est pas une chambre chambre, mais c’est quand même une chambre, puisque c’est ma chambre"... les dialogues de Louis Racine, pour sûr, c'est du Louis Racine !