Le Tube, 5C/27

Publié le par Louis Racine

Le Tube, 5C/27

 

5C. Confessions pas si intimes

Samedi 17 juin 1989

 

– Je vais résumer, dit Jean.

– Pas trop, dit Margot.

– Oui, je suis la fille un peu lente, dit Sandra.

Jean sourit. Sandra ne manquait pas plus de perspicacité que de charme. Mais, des jumelles, c’était Margot qu’il préférait.

– Il y a dix ans, commença-t-il...

– Bigre ! dit Sandra.

– Attends la suite, dit Margot.

– Il y a dix ans, je buvais comme un trou.

– Plus maintenant ? dit Sandra.

– Attends, dit Margot.

– Je buvais tellement que je ne pouvais plus rien faire de bon dans la vie. Rien, sauf jouer du piano. Je jouais bien. Très bien, même, d’après les copains. Car j’avais quand même des copains. Des musiciens.

– Tout ça est encore vrai aujourd’hui, dit Sandra.

– Attends, dit Margot.

– On jouait dans des boîtes de jazz plus ou moins fameuses, à Paris et ailleurs, en France et à l’étranger. J’ai joué au Japon, en Norvège, au Brésil, en Australie, etc. J’ai gagné de l’argent, mais je buvais tout, ou presque. À la fin je ne dormais pratiquement plus, ou plutôt je dormais tout le temps ; comment dire ? j’étais dans un état permanent de somnolence, sans jamais pouvoir me reposer vraiment. Dans ma tête, ça tournait sans arrêt. Quand je fermais les yeux, je continuais à voir des gens, des paysages, je vivais des aventures dingues. Ça avait un côté agréable mais en même temps c’était terrifiant, je faisais des cauchemars à devenir cinglé, je passais des heures à parler tout seul, parfois même à hurler, je m’épouvantais moi-même, j’étais complètement coupé du monde. Les seuls moments où ça allait, c’est quand je me mettais au piano. Non seulement je ne ressentais plus aucun malaise, mais je vivais avec les autres, en harmonie avec eux, avec tous les autres, les musiciens avec qui je jouais mais aussi avec le monde entier, vous voyez ? Même quand je jouais seul j’avais réellement l’impression de communier avec le reste de l’humanité. J’en étais bouleversé. Et plus j’y pense, plus je crois que si je continuais à boire, c’était au moins autant pour me remettre de mes émotions, en quelque sorte, que pour entretenir l’inspiration ou je ne sais quoi. C’est peut-être un peu dur à comprendre.

– Pas du tout, dit Sandra.

– Ça devenait tellement fort, ce sentiment de fusion, que j’en suis arrivé à descendre trois bouteilles de whisky par nuit. En jouant, bien sûr. C’est avec le whisky que ça marchait le mieux ; le scotch, surtout pas le bourbon. Avec le gin, la vodka, la fine, c’était pas mal non plus. Mais j’ai complètement laissé tomber le rhum, par exemple. Enfin bref, j’étais une épave. Je me traînais comme une limace, je dégueulais partout, même sur la femme d’un ministre, une fois, au Japon. Heureusement je n’étais pas agressif. Mais les portes commençaient à se fermer. Les musiciens qui acceptaient de jouer avec moi se faisaient de plus en plus rares, on me jetait des bars les plus sordides, et comme j’avais vendu mon piano pour acheter de la bibine, j’ai fini par ne plus avoir aucune occasion de jouer. Là, j’ai compris que j’avais atteint la limite.

Il se tut.

– Je peux te poser une question ? dit Margot au bout de quelques secondes.

– J’en aurais une moi aussi, dit Sandra.

– Je vous en prie, dit Jean.

– Pourquoi tu buvais ? Je crois que j’ai compris le truc de la communion, mais je veux dire : comment ça a commencé ?

– Même question, dit Sandra.

– Ça, les filles, répondit-il en prenant, soudain, un drôle d’accent, c’est pas ben mystérieux. C’est l’atavisme. Mon père lui-même buvait plus que de raison, et mon grand-père avant lui, et je suppose qu’il n’était pas le premier. Quand j’étais môme, l’alcool me tentait pas du tout. Puis y a eu l’adolescence, et les premières cuites avec les copains, et de fil en aiguille, sans ben m’en rendre compte, j’ai rejoint mes ancêtres sur une voie que je pensais pas emprunter, surtout qu’au contraire de votre serviteur, boire les mettait plutôt en colère.

– Pourquoi tu prends l’accent québécois pour nous raconter ça ? demanda Sandra en souriant tristement.

– Celui-là ou un autre, dit Charpot.

 

Demain : Babar ne répond plus

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