Le Tube, 11B/27

Publié le par Louis Racine

Le Tube, 11B/27

 

11B. Solveig

Mercredi 8 février 1989

 

– Dois-je comprendre que vous m’invitez à dormir chez vous ?

– Pas seulement à dormir. Mais si vous avez un meilleur plan...

Jean, derechef, perdit tous ses moyens. La jeune femme s’engouffra dans la brèche.

– Je veux dire que je ne vais pas vous envoyer au lit sans vous offrir d’abord à dîner. Rien contre le caviar ?

– Je n’en ai jamais mangé.

– Désolée, je n’ai que ça.

– Donc, en bonne logique... s’enhardit Jean.

– En bonne logique ?

– Nous dînerons au champagne.

Elle haussa les sourcils, dramatiquement – délicieusement. Cette femme est un miracle, se dit-il ; je rêve.

– J’ai déjà dîné, mon garçon. Mais c’est d’accord, je boirai le champagne avec vous.

Il jugea « mon garçon » une expression déplacée, la dame étant plus jeune que lui de quatre ou cinq ans ; mais ne péchait-il par excès de formalisme ? Il la vit prendre dans le réfrigérateur une boîte de conserve et une bouteille, qu’elle posa devant lui sur la table. Il sursauta. C’était réellement du caviar et du champagne.

– Je sais, dit-elle, on en trouve de meilleurs. Vous voulez des toasts ? Mais j’y songe, j’ai de la vodka glacée.

– Quand je pense que j’essayais d’arrêter de boire...

– Pas ce soir, s’il vous plaît ; un peu de tenue, mon garçon !

Elle se rassit à côté de lui après avoir tiré du freezer la vodka, qu’elle leur servit dans de tout petits verres. Ils trinquèrent à leur rencontre, puis Jean s’abandonna :

– C’est dingue. Tout est dingue. Vous êtes dingue. Qu’est-ce que vous faites dans la vie ? Espionne ?

– En collège ?

– Pardon ?

– Est-ce pionne ? Ce chemin d’écume, est-ce cargo ? Alan Bathurst, Juvenilia. Vous ne connaissez pas. Normal. Les toasts sont prêts. Mangez, on se racontera nos vies en finissant les bouteilles. Dites-moi seulement votre petit nom. Moi, c’est Solveig. Mais vous pouvez m’appeler Lydie.

– Solveig, j’aime mieux.

– Tu m’étonnes. Et vous, alors ?

– Jean.

– À la vôtre, Jean !

 

 

Jeudi 9 février 1989

 

Quand il se réveilla, il mit du temps à comprendre où il était. Ce qu’il voyait du décor ne lui était pas familier. Puis il se rappela : Solveig ! Comme mû par un ressort, il se dressa sur son séant.

La jeune femme était assise en tailleur sur la table, face à la fenêtre, et observait quelque chose à travers des jumelles inclinées à quarante-cinq degrés vers le bas. Une fois de plus, sa grâce chamboula Jean. Était-il possible qu’une telle femme existât ?

Une bonne odeur de café flottait dans la pièce, d’autant plus appréciable et méritante qu’elle avait à surmonter le fumet des arpions du pianiste. C’est bien simple, il ne le savait pas encore, mais Solveig avait d’autorité mis à la porte ses rangers, chaussettes incluses.

– Bonjour ! Vous faites de la zoologie ?

Elle sourit derrière son index levé, sans quitter sa cible des yeux.

Il s’approcha, regarda par-dessus son épaule.

Il fut à la fois rassuré et déconcerté.

Ce que la jeune femme regardait avec autant d’attention, c’était le hameau des Janglards. Bien que ne les ayant jamais vus sous cet angle, il reconnaissait les maisons, la fontaine, la grange, l’étable. Sur la placette en contrebas de la maison principale, un homme était occupé à charger des paquets dans une remorque attelée à une moto.

– J’avais raison, vous êtes une espionne.

– Je n’ai pas démenti.

Il prit conscience qu’il avait complètement oublié la suite de leur conversation de la veille. Impossible de se rappeler ce qu’elle lui avait raconté, mais aussi ce que lui-même lui avait dit. Il avait seulement le sentiment d’avoir beaucoup parlé.

Avaient-ils couché ensemble ? Il espérait que non, car il n’en avait aucun souvenir non plus. Puis il décida d’exclure cette hypothèse.

– Repliez votre lit, buvez votre café et habillez-vous. On va faire un tour.

 

Demain : Une livraison

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