Le Tube, 8C/27

Publié le par Louis Racine

Le Tube, 8C/27

 

8C. Deux sœurs

Samedi 17 juin 1989

 

– Fallait que ça arrive un jour, dit Sandra.

– Quoi ? Qu’on se dispute, que je couche avec Jean, ou qu’on se dispute parce que j’avais couché avec Jean ?

Les deux sœurs se regardaient droit dans les yeux. À les voir se défier ainsi, quelqu’un qui ne les eût pas connues pouvait hésiter : se haïssaient-elles, ou jouaient-elles au premier qui rira ?

Sandra se resservit un café. Margot n’avait pas fini son thé.

– Alors ? C’était bien ?

– Le premier set, pas mal. Le deuxième manquait un peu de swing. Le troisième, tout l’esprit du bop. Et en rappel, Body and Soul. Évidemment.

– Blague de merde.

– Jalousie jalousie.

Margot s’en voulut aussitôt. Elle ne voulait pas être agressive. En revanche elle comprenait que sa sœur le fût. Elle ne voulait pas non plus rester trop calme, trop sûre d’elle, laisser voir trop clairement son bonheur. C’est là peut-être qu’elle se trompait le plus lourdement.

– Tu sais, reprit Sandra, ça ne peut pas m’ennuyer une seconde que tu prennes ton pied, mais j’ai peur que tu déchantes. D’après ce que tu racontes, c’est quand même un mec très fragile.

– Je ne dirais pas ça.

– Attends ; il est capable de faire du trafic sans savoir pour qui ni de quoi il s’agit, de tout plaquer sur un coup de tête, de piquer du fric, de fuir ses responsabilités... Tu vois, je te parle même pas de son alcoolisme.

– Mais tu y penses, et même ça éclipse tout le reste.

– Absolument pas. Je reconnais que c’est un bon musicien et qu’il a du charme.

– Tu reconnais ; donc tu es dans la concession. C’est un génie, dommage qu’il picole.

– Un génie, n’exagérons rien.

– Je l’aime tel qu’il est.

Elles se turent. L’air était devenu lourd, épais, comme un rideau dont les plis eussent malignement masqué la jointure. La sonnerie du téléphone le déchira.

Pendant que Margot répondait, Sandra continuait de soupeser leurs dernières paroles. Manifestement, sa sœur, qui en pinçait depuis le début pour Jean, et dont lui-même était à l’évidence amoureux, venait de franchir un pas décisif non seulement dans sa vie sentimentale mais dans leur relation à toutes deux.

Jalouse ?

Ce n’était pas la première fois que l’une ou l’autre s’entichait d’un garçon (ou d’une fille, mais ce cas plus délicat s’était aussi révélé le moins problématique et s’était réglé de lui-même après un mémorable mais unique – et d’autant plus mémorable – week-end en Bretagne, première et dernière expérience échangiste des deux jumelles). Jusqu’à présent, ces amours sans lendemain n’avaient causé que de vagues brouilles, à base de considérations matérielles et d’une forme anodine de mauvaise conscience. Aujourd’hui, Sandra se rendait compte que la situation était toute différente : elle était bel et bien en train de perdre sa sœur, laquelle pourtant prétendait vivre le grand amour sous ses yeux.

Le problème n’est pas, ruminait-elle comme pour préparer sa tirade, que tu sois heureuse. Je ne peux que m’en réjouir. Mais moi, je ne le suis pas – ou j’ai du mal à l’être sans toi –, et tu vas me le rappeler constamment. Sois heureuse, mais pas avec Jean ! Ou séparons-nous. La séparation, j’ai toujours eu l’impression que je ne pourrais pas m’y résoudre. Il le faudra bien pourtant, un jour ou l’autre.

– Tu comprends, dit Margot en raccrochant, nous séparer, toi et moi je veux dire, ça signifie dissoudre le groupe.

– Tu lis dans mes pensées !

– Ça t’étonne ?

Elles tombèrent dans les bras l’une de l’autre.

– C’est moi qui vais partir, dit Sandra.

– Tu es folle ! C’est nous.

– C’était qui ton appel ?

– Jean. Ils sont sur les traces de la serveuse, mais pour la voir ils doivent faire un petit tour en montagne.

– Tu sais quoi ?

– Piscine !

Margot avait retrouvé le sourire. Elles fêtèrent ça d’un bon joint.

 

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