Le Tube, 17C/27

Publié le par Louis Racine

Le Tube, 17C/27

 

17C. La dernière bière

Samedi 17 juin 1989

 

– Peut-être la disparition n’a-t-elle pas été signalée ?

– C’est-à-dire... Allez jouer plus loin, les enfants ! Vous m’aideriez à porter mes courses jusque chez moi ?

Le cigare planté entre les dents, les deux mains prises, Nabil descendit sur la chaussée. Même sans les cabas, ils n’eussent pu marcher de front sur le trottoir écrasé de soleil. Ils progressèrent en silence sur une centaine de mètres, et atteignirent un chalet de plain-pied construit au fond d’un terrain tout en longueur. Nabil s’étonnait qu’un si petit logement eût contenu une aussi grosse dame. Quand ils furent attablés dans l’étroite cuisine-salle à manger, on n’y eût fait entrer personne d’autre.

– Ça vous ennuierait de ne pas fumer chez moi ? J’ai des problèmes respiratoires.

Curieusement, c’est maintenant qu’elle était assise qu’elle montrait des difficultés à parler. D’une voix haletante, elle commença :

– Bon, la Cathy, c’est pas une lumière. Mais elle élève très bien sa fille. Elle fait des ménages par ci par là, et elle est serveuse à La Valserine, en semaine, sauf le mercredi, justement pour s’occuper de Sue Ellen.

– Je crois qu’elle a travaillé à La Biche aux abois ?

– Avant, oui. Mais ils ont été obligés de fermer. La Valserine, c’est d’un autre niveau. Là ils empoisonnent pas les clients. Donc, pour vous en revenir à Cathy, c’est une femme sérieuse. Simplement, depuis quelque temps elle avait quelqu’un. Ça lui arrivait d’être absente le week-end, même des fois d’autres jours, et comme c’est la fin de l’année, à la maternelle elles se sont pas trop inquiétées de plus voir la gamine. Ce qui fait que c’est seulement hier que j’ai appelé les flics. De chez un voisin, car j’ai pas le téléphone.

– Mais la personne qu’elle fréquentait, elle n’avait pas donné l’alerte ?

– Je peux pas vous dire, monsieur. D’abord on sait pas qui c’est. Quelqu’un qui a une bonne situation, apparemment. Mais si ça se trouve... Cathy a beau être sérieuse, les salauds, ça existe.

– Et vous, qu’est-ce qui vous a décidée ?

On eût dit qu’elle attendait la question avec encore plus d’impatience que lui la réponse :

– Les traces de sang.

 

L’inspecteur Changarnier entra dans l’appartement, referma la porte derrière lui et fit quelques pas en direction du salon, où l’attendait un spectacle désolant.

Un des battants de la porte vitrée était grand ouvert, l’autre bloqué par une pile de revues à moitié écroulée. Sur la moquette gisait Ulysse, les pieds environnés de canettes de bière vides. Manifestement, il était tombé à la renverse et avait par miracle échappé à une fracture du crâne. À quelques centimètres près, sa tête heurtait l’angle de la table basse verre et acier.

Il se souleva sur un coude.

– Tiens, salut Tchang ! Comment t’as fait pour entrer ?

– Tu avais laissé ta clé sur la serrure. Ça ne va pas du tout, Ulysse.

– Mais si mais si ça va trèèèès bien. Tu bois quelque chose ?

Cinq secondes plus tard il se tenait bien droit, les joues rouges de la paire de claques que l’inspecteur venait de lui administrer après l’avoir saisi par le col et assis sans douceur sur le canapé.

– Si on peut plus se montrer hospitalier...

Changarnier ouvrit la porte-fenêtre, sortit sur le balcon, s’agenouilla et, à l’aide d’un petit miroir glissé entre les barreaux de la rambarde, observa la rue en contrebas. Quand il revint, ses traits étaient encore plus crispés.

– Ils sont là.

– Qui ?

– À ton avis ?

– Ah ! les Urubus ! Ben oui, c’est urubuesque. Elle est bonne, hein ? Ça s’arrose. Sans blague, Tchang, je crois bien qu’il me reste une bière, ça te dit pas ? Moite-moite ?

– O. K., Ulysse, j’appelle Hilaire.

L’effet fut immédiat, et puissant.

Ulysse se leva, fila dans la salle de bain-w.-c., d’où parvinrent divers échos niagaresques, puis réapparut, encore mouillé çà et là.

– Je fais du café. T’en veux ?

– Ulysse, c’est quoi le problème ? Ne me dis pas que tu es amoureux !

– Moi ? Tu rigoles ! Professionnel avant tout !

 

Demain : Un aimable choc

Publié dans Le Tube

Commenter cet article