L’Hiver minimal, 29

Publié le par Louis Racine

L’Hiver minimal, 29

 

VII

 

En poussant la porte de la taverne, j’éprouvai quelque satisfaction ; un peu plus tôt, à Montmartre, une porte avait refusé de s’ouvrir devant moi. Comment pouvais-je deviner que le mardi était le jour de fermeture du café-restaurant de la rue Lepic ? J’étais donc rentré. Je dînerais à la taverne ; cette perspective suffit à me consoler.

« Vous dînez ici, monsieur Casaque ?

– Oui, mais je n’ai pas faim ; un sandwich, un verre de bière...

– Me ferez-vous le plaisir de partager mon repas ? Cela nous aiderait à supporter notre solitude... Je m’apprêtais à fermer. »

Je vis alors que le patron avait éteint la plupart des lampes et retourné les chaises sur le bord des tables. Dans l’obscurité, le comptoir, avec ses guirlandes de bouteilles multicolores, semblait une grande chaloupe illuminée, et ma table une île où venaient mourir des vagues noires et silencieuses. Nos voix rebondissaient dans un clapotis presqu’imperceptible sur leurs crêtes mouvantes et s’élevaient, lavées, au-dessus de nos têtes.

« Que diriez-vous d’une omelette aux cèpes ? J’ai un bon saucisson et du fromage de chèvre. Nous pourrions ouvrir un sancerre rouge... »

Tout au long du repas, blottis derrière nos assiettes, dans la cuisine minuscule, nous causâmes. Mon hôte s’intéressait aux civilisations orientales. Il avait étudié le sanskrit et jusqu’à Pāṇini, pour son seul plaisir. Il m’avoua consacrer ses loisirs du moment à traduire Choang Tseu. Je le conseillai.

« Vous connaissez le chinois ? demanda-t-il avec chaleur.

– Je suis linguiste. J’ai même fait partie de la commission chargée par Kemal de définir le turc osmanli...

– Quelle existence passionnante a dû être la vôtre ! J’aimerais avoir vos dons.

– Mais la musique ?...

– Ah ! la musique... »

Il hésita, vida son verre et dit :

« Savez-vous que j’aurais pu être un grand violoniste ? Jamais je ne pardonnerai à mon père d’avoir refusé de me laisser partir pour Paris. Ce n’est pas moi qui le lui proposais, mais le directeur du Conservatoire, de passage à Nancy. Il m’avait entendu jouer dans un festival, j’avais dix-huit ans ; il va trouver mon père, qui ne m’en a rien dit. Il travaillait aux chemins de fer et voulait m’y faire une place. Quand par hasard j’ai appris qu’il avait délibérément saboté ma carrière musicale, je suis parti de chez moi. On n’a pas tardé à me retrouver. Les chemins de fer, vous comprenez : toutes les gares, même les plus petites – et il y en avait des gares, à l’époque ! –, avaient mon signalement. J’ai été repris à Chalons. Alors j’ai dû m’incliner. Autant vous dire que ça n’a pas été sans mal. Si j’entrais aux chemins de fer, c’était comme ingénieur, mon père ne voyait rien d’autre. Ingénieur, il n’avait pas pu l’être. *Le coup classique. Bon ; je me suis lancé dans des études difficiles, pour moi en tout cas. Moi, je suis plutôt *un littéraire, les mathématiques je n’y arrive pas. Remarquez, maintenant, ça serait pire ; avec les nouveaux programmes... Je vois mon petit-fils, un amour de gosse, intelligent, sensible : il ne suit pas en classe. Et vous croyez que son père essaierait de l’aider ? Celui-là !... En dehors du whisky et des femmes – enfin, si l’on peut appeler ça des femmes –, il n’y a pas grand-chose qui le passionne. »

Il se leva, prit une bouteille et emplit deux petits verres d’une liqueur verte.

« J’avais une femme que j’adorais ; elle est morte en couches, me laissant une fille, Gisèle. Mon gendre me l’a tuée. »

Il s’était dépêché de dire ces mots. Je vis son front se plisser, des larmes perler à ses yeux trop grands ouverts.

« Monsieur Casaque, reprit-il, j’ai eu trois chagrins dans ma vie : ma carrière brisée, la mort de ma femme, et celle de notre fille unique ; mon gendre, ça ne l’a pas trop bouleversé ! Il était même plutôt content ! Pour lui, c’était la liberté ! Et la liberté de monsieur, c’est sacré ! Alors pourquoi ne veut-il pas que je prenne Olivier ? Je vais vous dire, moi ça le vexerait. Ah ! il est courageux, Olivier. J’avais peur que toute cette histoire... Enfin, il a tout supporté sans rien dire. Il avait dix ans quand c’est arrivé. Maintenant il en a treize. Évidemment, j’ai tout fait pour qu’il ne sache pas. Sa mère était morte d’une crise cardiaque. Mais l’autre, il n’a pas pu s’empêcher de lui dire que c’était un suicide, et avec des détails encore ! Vous ne pouvez pas vous imaginer comme je tiens à Olivier ; ça me désole de voir qu’il ne réussit pas en classe. *Il ne faudrait pas qu’il perde pied. Il est en quatrième. Le français, ça va ; mais les maths ! Quand il vient ici et que je le vois peiner sur ses exercices, les sourcils froncés... si jeune ! Moi, je ne sais pas ce que ça me fait. Et je ne peux pas l’aider ! Il lui faudrait des cours particuliers. Je l’ai dit à son père, mais *vous parlez s’il s’en moque !

– Si c’est une question d’argent, je connais un professeur qui accepterait de donner gratuitement des cours à Olivier.

– Qui donc ?

– Moi. J’ai toujours aimé les mathématiques.

– Vous savez, les programmes ont pas mal changé...

– Je me mettrai à jour ; faites-moi confiance, je serai un bon professeur. J’ai été dans l’enseignement. »

Le patron me regardait avec attention.

« Vous croyez que vous pourriez ?... »

Il se leva, ouvrit un tiroir, en sortit un cahier qu’il me tendit :

« C’est son cahier de l’année dernière. »

Il s’essuya les yeux avec son mouchoir et ajouta :

« Il est courageux, Olivier. C’est un bon garçon. »

 

(À suivre.)

Publié dans L'Hiver minimal

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