L’Hiver minimal, 45

Publié le par Louis Racine

L’Hiver minimal, 45

 

 

 

TROISIÈME PARTIE

 

I

 

Ici commence la dernière partie de ce recueil de souvenirs ; et j’écris en français, ce qui me demande davantage d’efforts et de temps. J’aurais pu cesser net la rédaction de mon livre. Des événements graves se sont produits qui ont ruiné l’espoir et définitivement porté à son comble mon indifférence ; mais pourquoi m’empêcherait-elle d’écrire plutôt que de me le permettre ? Non que je me croie libre désormais d’accomplir « l’œuvre de ma vie » ; hélas ! quelle sottise ! Au contraire cette croyance, qui vint m’abuser pour quelque temps après ma rencontre avec les poètes du groupe Surgir, ne m’abusera plus, tant il m’est égal d’écrire ou de ne pas écrire ; donc j’écris.

 

Ce fut le matin du vingt décembre, et Grieg, de sa baguette de givre, toujours faisait danser la planète ; moi, je ne voulais encore ni ne pouvais m’extirper de cette cachette aux dimensions universelles, quitter cette retraite visible à tous, et rien ne m’eût contraint à m’absenter, à trancher ces racines où s’ancrait toute la concavité du monde. Pourtant, ce matin-là, ça ne tourna plus rond, la baguette de givre se cassa.

Comme ces choses sont difficiles à dire ! Au vrai, je ne souhaite pas plus de les dire que de ne pas le souhaiter ; il se peut que, tout l’heure, je raconte les faits, et seulement les faits.

Donc j’écris la mort de mes traducteurs. Et la mort d’Olivier. La voiture qui les emmenait en Suisse est tombée dans un ravin. J’étais chez Sandrine quand elle a appris la nouvelle. Je ne dirai pas notre chagrin.

Le soir même elle est allée rejoindre ses parents, à la campagne. C’est là, dans son village natal, que Catherine a été enterrée, auprès d’Olivier et de Jérôme.

Je ne suis pas parti avec Sandrine, je ne voulais pas être cet étranger que naturellement on abhorre. De toute façon je sentais que je ne pourrais pas entreprendre ce voyage. Je n’ai pas su reconnaître alors la maladie qui me tenait.

Je dis maintenant où je suis : dans une chambre d’hôpital. Sandrine l’ignore, et c’est tant mieux. Aucun danger dans l’immédiat. Si mon état empire, je me résoudrai à la mettre au courant. Pour elle, non pour moi. Pour qu’elle puisse me prendre la main une dernière fois. Comme j’aimerais ne pas avoir à lui causer cette douleur supplémentaire ! Mais s’il le faut...

J’écris aussi – il le faut – la mort du patron de la taverne. C’est moi qui l’ai trouvé, dans cette cuisine où nous avions appris à nous connaître. Je venais de l’appeler de chez Sandrine ; à l’annonce de l’accident, il n’avait pas prononcé une parole. J’avais décidé de lui rendre visite.

La taverne était fermée. Je suis passé par la cour ; la porte de la cuisine n’était pas verrouillée. Je suis entré, et je l’ai trouvé là, mort, une sorte de surprise arrêtée sur son visage. Il s’était tiré une balle dans la bouche. Ses yeux ouverts relisaient indéfiniment un billet posé sur la table, à mon intention, et qui portait ce seul mot : PARDON.

J’ai pris le billet, il est dans mon portefeuille. Je suis sorti, j’ai alerté la concierge, qui a prévenu la police, qui m’a interrogé.

La concierge m’a aidé pour les formalités, elle m’a tenu compagnie à l’église, au cimetière ; le sort n’avait pas voulu que le patron de la taverne reposât auprès d’Olivier ; pouvait-il les empêcher de se rejoindre dans l’au-delà ?

Quelques mots d’Abdul. Ce grand garçon de vingt-huit ans, ancien condisciple de Jérôme, nous a été d’un secours inestimable. Il a pris l’avion pour Bâle et, là-bas, s’est occupé de faire rapatrier ce qui restait de mes amis. Auparavant, nous avions accompagné ensemble Sandrine à la gare Montparnasse. Beaucoup de circulation dans les rues, beaucoup de monde dans la gare, l’énervement ambiant nous gagnait, le brouhaha nous paralysait. Séparation pénible, aveugle. J’ignore si c’est Sandrine que j’ai embrassée ; si c’est sa valise que j’ai portée ; si c’est Abdul qui m’en a déchargé. Bientôt Sandrine ne fut plus avec nous. J’ai dû crier un mot d’adieu. Puis Abdul m’a proposé de boire un verre. Je lui ai dit que je ne sentais pas bien, et il m’a ramené chez moi.

Je n’ai pas dormi de la nuit, j’avais des douleurs dans le ventre et dans les reins ; je passe sur les détails. Une image me hantait, celle d’Odile, le souvenir de la Jamaïque se ravivait, mais un autre les offusquait, et je revoyais sans cesse la même scène, insignifiante, tout ce qui me restait de mon dernier séjour là-bas.

 

(À suivre.)

 

Publié dans L'Hiver minimal

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