L’Hiver minimal, 7

Publié le par Louis Racine

L’Hiver minimal, 7

 

Je regardais Monique, sans comprendre.

Le patron entreprit de se mouvoir de notre côté, bousculant dans sa progression le guitariste, qui, serrant contre lui son instrument, s’abattit sur le plancher dans une longue descente d’accords, de sorte que le ronfleur, réveillé par cette audacieuse symphonie, se leva, paya et s’en alla, non sans assommer au passage, par plaisanterie, et pour sacrifier à une vieille habitude, la chienne du bistrot, laquelle à force de subir ce traitement avait perdu toute énergie et passait des journées entières couchée sur le flanc, à observer, à travers les barreaux de leur cage, les souris que le fils aîné de la maison élevait et dressait avec une patience exemplaire, occupation que son père s’était mis à défendre vigoureusement devant nous, nous laissant entendre que, si primaire qu’elle dût nous paraître, elle pouvait se révéler extraordinairement fructueuse, pourvu qu’aucun soin étranger ne vînt la perturber, tel le bris d’un verre qui pour nous peut-être ne signifiait rien, mais non pour les nombreux Indiens qui, chaque soir, se réunissaient là autour d’un tapis de cartes, dans l’intimité illusoire et néanmoins réconfortante d’un foyer, quand le guitariste, qui s’était relevé et avait saisi à son tour une bouteille, se rua sur l’orateur et lui en asséna un bon coup sur la nuque, provoquant chez son adversaire une réaction d’une violence et d’une rapidité difficilement prévisibles chez un homme d’une telle corpulence, tandis que le troisième larron, incité par les échos de la lutte naissante à revenir sur ses pas, rentrait, sous l’œil humide de la chienne recouvrant peu à peu ses sens.

Monique avait éclaté en sanglots. Et moi, qu’une sourde angoisse envahissait, je demeurais immobile, stoïque, la poitrine oppressée par la douleur qui harcelait mes membres légèrement hâlés. Mon esprit était ailleurs, il reposait dans quelque lointain désert ; il gisait béant, déplié sous le ciel d’où perlait un grand deuil. De ces larmes noires naquit sur le sable le fantôme d’Edmond. Il trébucha, mon âme se referma sur lui, sur cette ombre, l’enveloppa doucement. Il trébucha, se coucha dans ma mémoire qui recueillit ces bribes de présence.

 

 

IV

 

Midi allait sonner au clocher voisin. J’avais de plus en plus sommeil mais Monique, selon son habitude, me prit le bras, sans doute pour me signifier de marcher moins vite, puisque le tressautement de ses hauts talons s’accélérait dangereusement ; et je me souvenais du temps où nous cheminions ensemble, en amoureux flâneurs et désœuvrés, le long des boulevards parisiens, quand brusquement je m’avisai que Monique aurait dû, quelques années auparavant, devenir mon épouse, si cette mission en Norvège ne m’avait forcé à gagner la Belgique la veille de la cérémonie ; cette pensée me fit sourire, et je jetai sur ma compagne, dont le visage baignait dans un fade mélange décoloré de sueur et de fond de teint, un regard où l’on n’aurait pu distinguer la moindre parcelle de pitié, voire d’amour. Je lui proposai d’aller nous rafraîchir une bonne fois à la piscine, située à mi-distance de l’endroit où nous étions et du splendide appartement que son père lui avait jadis offert, au dernier étage d’un immeuble récent, pour qu’elle y attendît son retour, dont de nombreux télégrammes, aussitôt désavoués, annoncèrent l’imminence, avant que Monique se résolût enfin à terminer là sa vie.

« Ça fait du bien ! »

La voix claire me parvint du fond de la salle de bains, où Monique prenait une douche après notre rapide passage à la piscine fermée pour cause de noyades. Ces mots me firent sursauter, au moment précis où je portais à mes lèvres un grand bol de lait froid, dans l’espoir de redonner quelque vigueur à mes muscles alanguis.

Un portrait était accroché au mur noir laqué du salon. Le peintre avait fixé, par un artifice qui m’échappe encore, une lueur monstrueuse dans les yeux du personnage représenté. Un nez aquilin paraissait étouffer et condenser dans une amplitude insolite toutes les lignes sinueuses d’un visage assez fin. Les pommettes brillaient. La bouche était figée dans un rictus méprisant et coupable qui découvrait, pour peu qu’on se fût penché sur ce détail miraculeux, des dents d’un jaune âcre, trop peut-être pour que l’œuvre sût garder quelque vraisemblance. J’étais plongé dans ces considérations lorsque Monique surgit, drapée dans un ample peignoir jamaïcain qui la rendait désirable. « Mais dites-moi, Louis, que faites-vous là ? » me demanda-t-elle avec dans le regard une légère pointe d’ironie, soutenue par un gracieux balancement de l’annulaire gauche ; elle espérait évidemment me séduire à nouveau, renouer avec le passé. Devant la naïveté de cette question, je ne pus réprimer un soupir d’impatience. « J’admirais ce chef-d’œuvre » répondis-je ; « qui est cet homme ? »

Elle eut un long rire d’épaules, qui faillit endommager son corps bronzé.

« Comment, Louis, vous ne reconnaissez pas mon père ? »

Je chancelai sous le coup. Qu’arrivait-il ? Quel mauvais génie m’égarait et l’esprit et les sens ? Je rougis de confusion, bégayai quelques mots d’excuse ; puis, saisissant mon pardessus encore humide, je m’enfuis. Monique était retombée dans une étrange mélancolie, et fixait de ses yeux éteints le portrait, qu’un pâle rayon de soleil coulant de la lucarne rendait plus sarcastique que jamais.

 

(À suivre.)

Publié dans L'Hiver minimal

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article