L’Hiver minimal, 32

Publié le par Louis Racine

L’Hiver minimal, 32

 

Il y avait en face du lycée un grand café-tabac impersonnel dans lequel nous naviguâmes longtemps avant de trouver une table libre ni trop proche de la porte ni trop éloignée du jour. À peine nous fûmes-nous installés que la jeune femme dit :

« Parlez-moi de vous, monsieur Kasack ; ensuite, je vous parlerai de moi. »

Je constatai bientôt que je m’exprimais avec un plaisir et une facilité complètement nouveaux pour moi. Jamais je n’avais été si souvent sollicité que depuis mon arrivée à Paris, par les poètes, par le patron de la taverne, et maintenant par mademoiselle Robineau. Loin de m’être désagréables, ces répétitions me permettaient de me pencher sérieusement et sans angoisse, pour la première fois de ma vie, sur l’homme que j’étais, de faire le point. Elles me ménageaient des surprises, parfois cruelles, toujours enrichissantes. Je crois qu’à cette époque j’ai échappé de justesse aux tentacules du regret de n’être que ce que j’étais, de ne pas l’avoir compris assez tôt, d’avoir traîné derrière mon existence comme accroché aux pans d’un manteau qui, livré aux caprices du vent, m’eût emporté avec lui dans un tourbillon incessant : sans l’endosser, sans entrer dans ma peau, condition première à mon entrée dans le monde. Ballotté par de furieuses tempêtes, j’avais parcouru la terre sans la toucher vraiment. J’avais attendu cette déchirure de ma peau pour tomber avec elle sur le sol dur de la réalité. Je l’avais bien senti en allant chez Charlotte : moi aussi je portais ma guenille, un manteau crevé dans le dos. Ma décision était venue trop tard, ou plutôt le sort avait décidé pour moi. Quand je fis la connaissance de Catherine Robineau, ces idées étaient encore assez vagues dans mon esprit ; pourtant, je me demande comment je n’ai pas sombré alors dans la mélancolie. C’est peut-être que j’étais entouré d’une affection dont je n’avais pas l’habitude. Le patron de la taverne, Olivier, Catherine, m’aimaient ; les poètes aussi, à leur manière. Jusqu’alors, je m’étais accroché à ma vie comme aux hommes. Edmond lui-même n’était que cette ombre. Il avait fallu sa mort pour que je découvrisse la vérité. Je commençais seulement d’entrevoir la possibilité d’autres rapports humains ; autre chose ; c’était peut-être ne plus vivre par les autres mais pour eux ; c’était peut-être aussi plus compliqué.

Je goûtais ce soir-là une douce sérénité, que ne put gâter le liquide infect qu’un garçon au teint cireux vint nous servir, pour nous punir d’avoir désiré boire du café. Je parlai longtemps, clairement, glissant dans mon récit quelques traits dont la pertinence me déconcerta autant qu’elle me ravit ; c’était là une pratique à laquelle, d’ordinaire, je n’avais sacrifié que dans mes moments d’excitation ou de colère.

J’appris que mon interlocutrice se prénommait Catherine – nous convînmes de nous appeler par nos prénoms – et qu’elle vivait en concubinage avec un jeune professeur agrégé d’allemand. Or je n’avais pas parlé de mon livre. Je réparai cet oubli, et la jeune femme réagit selon mes espérances. :

« Vous cherchez un traducteur ? Mais c’est une excellente nouvelle ! Jérôme est l’homme qu’il vous faut. Et je l’aiderai au besoin. À nous deux, nous n’en aurons pas pour longtemps !

– Votre proposition est très séduisante, Catherine, mais je connais en ce moment quelques difficultés d’argent...

– Il n’est pas question que vous nous payiez ! Dites plutôt que c’est une aubaine pour Jérôme !

– Je suis sûr qu’il n’acceptera que pour ne pas me froisser.

– Vous ne le connaissez pas ! dit-elle en riant. Et vous ne me connaissez pas non plus ! »

Elle fronça les sourcils :

« J’espère que vous ne doutez pas de nos compétences !

– Au contraire, dis-je en riant à mon tour.

– Alors, quand commençons-nous ?

– Je n’ai encore écrit qu’une vingtaine de pages. Je pense pouvoir vous en donner quarante la semaine prochaine.

– Entendu pour vendredi prochain. Je demanderai à Jérôme de venir. Vous ferez connaissance. »

Elle porta sa tasse à ses lèvres et vit qu’elle était vide.

« Vous prenez autre chose ?

– Non, merci, il faut que je rentre », dit-elle en se levant.

Nous nous séparâmes à l’entrée du métro. Je la regardai descendre les marches qu’une pluie fine avait rendues glissantes. Quelle tête avait ce Jérôme ?

J’achetai des cigarillos et rentrai à pied chez moi, traçant dans l’air humide un sillage de fumée bleue.

Ces cigarillos, c’était évidemment une façon de me raccommoder avec les poètes, que je n’avais pas revus depuis le dîner à Montmartre, près d’un mois plus tôt. Ce retard m’effrayait. Je me demandai un instant si j’oserais me rappeler à leur attention. Mais si une espèce de paresse m’avait tenu à l’écart de la rue Lepic, je n’en avais pas moins commencé à rédiger mon livre. Non, je ne devais pas rougir de cette négligence. Mon amitié pour les poètes n’était pas censée exclure d’autres relations ; et ne venais-je pas de la relancer en m’occupant de trouver des traducteurs ? En chemin, je me promis de lire le soir même la revue que Rossi m’avait prêtée. Le lendemain était un samedi, jour de réunion chez Sologne. J’irais.

 

(À suivre.)

Publié dans L'Hiver minimal

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