L’Hiver minimal, 1

Publié le par Louis Racine

L’Hiver minimal, 1

 

PREMIÈRE PARTIE

 

I

 

À cette époque je ne buvais pas beaucoup, désirant conserver à mes gestes de la précision, à mes propos un peu de cohérence et de lucidité. À quoi bon remuer les lointains souvenirs, à quoi bon le passé, quand à l’heure de la vieillesse il revient tantôt comme un parfum, tantôt peuple les cauchemars ? Il y avait entre Roland et moi tout le poids de la vie, et je ne perds pas cette occasion de le rappeler. Mais sa manière méticuleuse de préparer un cocktail, sifflant entre ses dents un vieil air triste, la mèche de cheveux balayant son front, et nos disputes après qu’il avait bu un verre de trop, quand je faisais mine de sortir, que ses bras me retenaient accrochés aux pans de ma chemise, que son œil ivre me demandait de lui pardonner...

Les jours passaient avec lenteur, les directives, les informations se faisaient rares, celles-ci souvent obscures, celles-là inutilement répétitives tant que nous ne recevions pas le matériel qu’on nous promettait depuis des mois ; et, tandis que la jungle s’épaississait autour de notre cabane, nous goûtions les délices du repos. Puis cette retraite s’est achevée aussi magiquement qu’elle avait commencé : Roland disparut dans des circonstances mystérieuses, et je demeurai seul, attendant que le sort vienne me happer comme il avait fait pour mon ami.

À cette époque on me connaissait sous le nom de Benvenuto Balducci, mais en réalité je m’appelle Ludwig Kasack. Issu d’une famille pauvre, cultivée aussi, j’ai connu la faim sinon la haine, mais j’ai grandi avec toute la bonne volonté dont je suis capable entre des parents attentifs, jusqu’au jour où, parvenu à l’âge d’homme, je plongeai dans le monde, qu’il me fallait tout entier parcourir.

« Du calme, fis-je en me versant un grand verre de bourbon que je vidai d’un trait. – Chacun ses goûts ! » dit-il en riant ; que ses dents étaient blanches ! Il se prépara un cinquième cocktail.

Tandis que nous mettions à l’eau la pirogue chargée d’explosifs (que nous avions dû, faute de mieux, confectionner nous-mêmes), un bruit de crécelle tarauda le velours du silence, s’amplifiant. Bientôt l’ombre d’un hélicoptère jaillit de la rive tout près de nous et glissa sur les eaux brunes du rio, où elle s’immobilisa. La crainte nous saisit, car nous n’avions pas trop de temps pour gagner notre destination ; et il n’était pas question de serrer la rive, puisque les arbres, qui eussent du moins continué à nous cacher, plongeaient dans l’eau quantité de racines, dont l’enchevêtrement eût ralenti, voire empêché notre avance.

Manifestement, le pilote de l’engin, un appareil de reconnaissance de l’armée hondurienne, avait repéré notre campement. Comment ? D’abord persuadés que la cabane restait insoupçonnable de ces hauteurs, nous finîmes par comprendre que nous avions oublié de replier l’antenne de l’émetteur radio.

J’abattis donc l’hélicoptère, de quelques rafales de mitraillette concentrées sur le rotor. Sans nous occuper du pilote (s’il n’avait pas été tué net par une de mes balles, les crocodiles se chargeraient spontanément de lui), nous courûmes à la cabane, pour la vider de ce qu’elle pouvait contenir d’indices compromettants, car nous craignions que l’alerte n’eût été donnée, et, pour la même raison, mais aussi parce que l’intervention de l’hélicoptère n’avait fait qu’ajouter au retard dont une beuverie illusoirement roborative rendait Roland responsable, nous nous hâtâmes vers la pirogue.

Nous risquions de manquer une occasion d’agir unique, peut-être, avant longtemps. Poussant jusqu’aux limites de ses possibilités le moteur de notre embarcation, sur la partie du trajet que la prudence ne nous commandait pas d’effectuer à la rame, nous parvînmes à rattraper un peu de notre retard, et, sans que se fût présenté de nouvel obstacle, nous touchâmes au but à la nuit tombante, juste à temps pour voir la riche demeure de Don J... secouée par une explosion, sinon la plus formidable qu’il m’ait jamais été permis de contempler, d’une luxuriance et d’une efficacité en tout cas auxquelles n’eussent pas osé prétendre nos propres alchimies. Par quel miracle venait de s’accomplir sans notre initiative ce en vue de quoi nous croupissions depuis près de deux mois dans la jungle ? Je m’apprêtais à mesurer dans le regard de mon compagnon la perplexité qui devait se lire dans le mien, quand je m’aperçus qu’il n’était plus avec moi, tandis que, leurs silhouettes tranchant sur le ciel enflammé, leurs cris aigus sur le rauque grondement du brasier, un groupe d’hommes accourait dans ma direction. Des coups de feu retentirent, le feuillage d’un arbre à côté de moi fut haché par des balles qui m’étaient destinées. Je pris la fuite.

Quelque cinq cents mètres d’un terrain difficile me séparaient de la pirogue. L’obscurité pouvait m’aider à égarer mes poursuivants, mais gênait ma progression ; de même, la lampe-torche qui pendait à ma ceinture, si je m’en servais, les avantagerait plutôt que moi. Je tâchai d’emprunter le même chemin qu’à l’aller ; je savais cette partie de la forêt proche du fleuve receler des pièges naturels sous la forme de profonds trous d’eau complètement dissimulés par la végétation. Déjà j’entendais aboyer derrière moi les molosses de Don J... ; les boulettes de viande empoisonnée dont nous nous étions munis contre eux ne m’étaient guère utiles désormais.

Ma course me sembla durer une éternité. Enfin j’atteignis la pirogue. Je rompis l’amarre, mis le moteur en marche au moment précis où les chiens surgissaient sur le rivage. Je m’étais éloigné d’une vingtaine de mètres quand les hommes parurent à leur tour. Ils me tirèrent dessus. Allongé au fond de l’embarcation, le bois dur dont Roland l’avait faite me préserva de leurs balles.

 

(À suivre.)

Publié dans L'Hiver minimal

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