L’Hiver minimal, 2

Publié le par Louis Racine

L’Hiver minimal, 2

 

Helmut n’était pas au rendez-vous. J’attendis une bonne heure avant que le bruit d’une voiture se fît entendre. Malgré le risque, mais non sans m’être débarrassé de mon armement, ne conservant qu’un pistolet glissé dans ma ceinture, sous ma chemise, je décidai de me montrer. Une espèce d’intuition m’avertissait que je n’avais pas affaire à mauvaise partie ; et en effet, grâce au signalement qu’on m’avait donné, je reconnus Helmut dans la personne du chauffeur, seul à bord. Les premiers mots qu’il me dit, tandis que nous roulions à grande vitesse vers Tegucigalpa, furent pour m’apprendre que mon départ pour Monrovia était repoussé d’au moins deux semaines, mais il se déclara incapable de m’indiquer les motifs et l’origine de cette décision. Il m’interrogea brièvement sur les récents événements, ne répondit pas à mes nouvelles questions, se contentant de me rappeler qu’un certain Marcel me prendrait en charge à Tegucigalpa. Nous y arrivions. Il me déposa devant un café, et s’en alla.

J’entrai. Un petit homme chauve, les oreilles collées haut sur une tête cartilagineuse que la moindre pression du pouce semblait pouvoir creuser durablement, me signifia, du fond de la salle, de venir m’asseoir à sa table.

« Marcel ?

– C’est moi. Vous n’êtes pas en avance. »

Malgré l’heure tardive, je commandai un café. Comme je me tournais ensuite vers Marcel, lui, me désignant silencieusement un homme assis derrière moi et plongé dans la lecture d’un journal local, éluda les questions amassées sur mes lèvres ; je détaillai cette nouvelle source de mystère, habillée d’un complet de toile sombre et chaussée de croco, le visage masqué moins par le journal que par un pilier recouvert de petits miroirs rectangulaires. Marcel demeurait muet.

Mon café bu, nous sortîmes. Marcel me dit que je logerais pour cette nuit dans un hôtel dont le patron était « un ami ; vous y serez plus en sécurité que dans l’appartement de Roland ». L’hôtel n’était pas bien loin. Nous y allâmes ensemble. Je m’inscrivis sous un faux nom, par habitude plus que par nécessité. Marcel me quitta, après m’avoir fixé rendez-vous pour le lendemain, dans une maroquinerie.

Ma chambre était au deuxième étage. Autant utiliser l’ascenseur. Il faisait assez sombre dans le couloir et j’attendis longtemps la cabine. Un double rectangle de lumière jaune coula enfin du plafond jusqu’à mes genoux. Derrière les portes vitrées apparut le liftier, pelotonné dans un coin, manifestement abruti par tout ce qu’il y avait d’alcools durs dans le pays. Le grincement de la grille le tira de sa somnolence, et nous commençâmes à monter lentement. Je n’avais pas pris garde qu’un homme était entré derrière moi dans la cabine.

L’ascenseur devait dater de la fin du siècle dernier et approcher de la retraite définitive. À chaque secousse la lumière du plafonnier faiblissait davantage. Pour finir on n’y voyait quasiment plus rien, le premier étage passa dans un craquement. C’est seulement alors que je distinguai, luisant sur le plancher, une paire de chaussures en croco.

L’homme du café me tournait le dos. Sans perdre de temps à me demander si ses intentions étaient hostiles, je me préparai à bondir sur le palier dès l’arrêt de la cabine. Ce que je fis, tandis que l’homme restait à l’intérieur. L’ascenseur se remit en branle. J’avais dû me tromper.

Après avoir pris possession de ma chambre, je redescendis à la réception, où je demandai à téléphoner. Je comptais appeler Helmut pour m’assurer que c’était bien lui qui m’avait trouvé sur la route et que je n’étais pas tombé dans un piège. J’indiquai à l’opérateur le numéro qu’on m’avait donné. La ligne était occupée. Tout en renouvelant ma demande, je déchiffrai sur le registre de l’hôtel, ouvert derrière le comptoir, cette inscription : Tranchant 12. À cause, peut-être, de ce nom français, je pensai à l’homme de l’ascenseur et me proposai d’aller vérifier mon intuition. Une sorte de crainte m’en dissuada.

Cette fois, l’opérateur n’obtenait pas de réponse. Je replaçai l’écouteur sur son support et sortis prendre l’air.

À peine eus-je fait quelques pas dans la rue, qu’une longue et sombre voiture se colla contre le trottoir à côté de moi ; la portière s’ouvrit ; la menace d’un revolver, deux paires de bras qui viennent très vite, je perds l’équilibre, un coup sur la nuque, et un trou noir.

 

(À suivre.)

Publié dans L'Hiver minimal

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