L’Hiver minimal, 19

Publié le par Louis Racine

L’Hiver minimal, 19

 

II

 

« Il va être midi », dit le patron de la taverne.

Mes yeux cherchaient un asile. Ce monde clos m’était devenu étranger. Des hommes tapaient le carton sur un tapis rouge et usé. Ponctuant leurs coups d’onomatopées burlesques, ils gardaient un sourire franc, qui ne me réchauffait pas. Il me fallut baisser les yeux pour ne pas troubler, par mon air funèbre, leur joie.

« Tu pleures encore ? » me dis-je avec douceur.

Je criai. La taverne concentra sur moi ses regards. Hébété, je considérais, sur le fond obscur du plancher, deux pieds immobiles, énormes. Je portai la main à mon front et m’évanouis.

On s’approcha de moi ; on me rafraîchit les tempes avec des torchons humides, on voulut me consoler par des paroles bienveillantes, que je repoussai en grognant. Tous me dévisageaient avec anxiété.

« Croco... balbutiai-je ; des chaussures en croco... Pourquoi ? »

Ces chaussures que je venais d’entrevoir, tout près de moi, étaient celles qui m’avaient poursuivi autrefois. En croco. Elles m’avaient emboîté le pas, à mon insu. Il en est souvent ainsi avec des êtres dont on ne se soucie guère, qu’on abandonne dans son sillage, lié cependant à eux, sans savoir pourquoi, par une vague laisse qui semble se détendre à mesure qu’on croit fuir leur présence devenue odieuse, leur ombre maléfique. Le croco était ma passion. Sans raison, et depuis toujours. Un cartable en croco m’avait fait rêver autrefois, un jour que je m’étais échappé du pensionnat et que je contemplais, la conscience tourmentée, les vitrines de la ville.

C’était sans doute une farce qu’on avait voulu me faire. On devait prendre plaisir à mon trouble. Quand, à force de volonté, je regardai de nouveau par terre, il n’y avait plus rien. Sauf un trou noir, un manque fatal. Un manque de croco. Je voulais le revoir, il avait disparu ; le croco fuyait comme une ombre dans le champ du souvenir. Je l’appelai, de mes doigts crispés, je gémissais. Des sorcières hideuses, aux cheveux de sable, balayaient furieusement le plancher, des nuages couvaient sous des yeux calcinés. Comment échapper ? Je heurtai du pied un caniche endormi qui hurla de douleur. Son maître m’eût presque frappé : tant certains hommes sont attachés aux bêtes. Je giflai l’inconnu, puis je sortis, pour ne plus risquer de perdre la face devant tous ces consommateurs vaguement haineux, vaguement à cause de la tristesse que j’inspirais, à cette époque de mon existence.

Le trottoir était baigné de soleil. Mon esprit revivait dans l’orgueil de sa lumière propre. Un corbillard s’étirait devant l’entrée. Sur le velours ténébreux d’un panneau, deux lettres se détachaient : L K ; L K ! À moins que la première ne fût un E – ma vue s’accommodait difficilement de ce brusque éclat argenté ; un E, puis un K ou un R. Plutôt un R. Je m’approchai. Un R. Rasséréné, je reculai, mû par quelque crainte respectueuse. Un K ? J’en étais à ces conjectures quand le corbillard s’ébranla, dans un long hurlement d’essieux. Le soleil vint m’éclater au visage. Un éblouissant tournoiement de flammèches dansait dans ma tête. J’eus subitement très chaud. Le disque rougeoyait un peu, semblait vouloir me dire quelque chose. Son langage ne m’était pas inconnu.

Cette danse de feu et de flammes me charmait. Je fermai les yeux. Quand je les rouvris, un chat tigré agonisait près du caniveau. Son râle affreux, bizarre. Les pattes se détendaient brusquement, ultimes saccades d’une vie qui s’évadait. Le mouvement spasmodique cessa. Le chat mort. Le corbillard avait dû le happer. Vision capable de m’irriter. Je saisis une pierre tranchante et la lançai de toutes mes forces sur le cadavre. Elle écrasa la cage thoracique, dans l’éclatement sec des côtes et des vertèbres. La dépouille s’en trouvait allongée. Mon pantalon recueillit des taches de sang au hasard. Je rentrai chez moi. D’un pas lent et mal assuré, j’atteignis l’escalier, gravis pesamment les marches pour aller me laver de cette souillure, à grande eau, sans épargner le savon ni la peine. Puis je m’habillai. La même clarté dans la rue désolée. On avait enlevé le chat. Tant mieux. Que toda la vida es sueño... ; je partis en sifflotant cette ritournelle qui m’avait plu ; ... y los sueños, sueño son. Au diable Monique ! Désormais positif : j’aurais pu écrire un poème portant ce titre. Je ressentais un soulagement imprévu et illimité, comme au sortir d’une épreuve que j’aurais su être la dernière.

Où aller ? Il y avait un petit square du côté de la tour Eiffel, peu fréquenté par les humains. Mes pas m’y conduisirent tout droit. C’était un peu de terre que des buissons élancés ceignaient d’une couronne souple et soumise aux caprices du vent. De mon banc, je pouvais lancer des miettes de pain aux merles, aux moineaux et aux pigeons. Des conflits naissaient. Le pigeon s’efforçait de devancer ses concurrents, plus agiles et plus rusés. Je croisai les jambes, desserrai le nœud de ma cravate, qui m’étranglait à demi. J’ouvris largement mon veston. Le soleil, cet astre qui semblait me chérir, me caressa le ventre et le visage. Une bienfaisante chaleur m’envahissait à mesure que je m’abandonnais davantage. « Apollon, dis-je en moi-même, comme ton char se plaît à diriger sa course vers le pauvre rampant que je suis ! Tu as, Phœbus, accoutumé de fléchir ta route pour me saluer en tous lieux que je hante. Merci, dieu qu’on dit cruel, merci pour ton grand cœur, pour ta générosité ! »

 

(À suivre.)

Publié dans L'Hiver minimal

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