L’Hiver minimal, 20

Publié le par Louis Racine

L’Hiver minimal, 20

 

Le quadrimoteur qui se posait à Athènes, par ce bel après-midi de septembre, ne soupçonnait sans doute pas qu’il m’avait à son bord. Mieux informé, Olaf Jakobsen m’attendait sur le tarmac. Un taxi nous conduisit à notre hôtel, le Cosmopolit, situé dans un quartier assez chic, non loin de la place Omonia. Le patron jovial, les chambres spacieuses, les moustiques nonchalants rendaient l’établissement tout à fait convenable. Je me changeai et redescendis rapidement à la réception, où je retrouvai Jakobsen. Il me proposa une promenade dans la Plaka, suivie d’un bon dîner dans un restaurant qu’il connaissait. Tandis que nous marchions, mon compagnon m’avoua parler toujours aussi mal l’allemand, ce que j’avais déjà pu constater, et prétendit s’entretenir avec moi en anglais. Je tâchai, pour ne pas trop l’humilier, d’oublier mon accent d’Oxford et de commettre de temps en temps quelque faute de syntaxe, entorses que cet ignare, loin de les reconnaître, s’empressait de reproduire, en admirateur attentif et fidèle de mes dons linguistiques, ce qui finit par m’exaspérer. À un kiosque qui nous croisait, j’achetai des cigarettes ; j’en proposai une à Jakobsen. Takk, men jeg foredrækker mine sjælv-rollede [1], répondit-il dans sa langue maternelle, et il tira de sa poche un paquet de tabac et une petite machine à manivelle. Jeg ser [2], dis-je en guise de compliment. Je haïssais Jakobsen.

Nous longions une vaste place sur laquelle un marché s’était tenu pendant la journée. À cette heure-là, les étals avaient été repliés et enlevés depuis longtemps, mais il subsistait dans l’air, émanant des monceaux de cageots vides et de fruits en décomposition, un violent parfum qui m’assomma. Jakobsen paraissait insensible à cette pestilence ; mêlée à l’arome particulier de ma cigarette, elle réveillait dans ma mémoire une parcelle oubliée qui s’enfla, me grignota le cerveau de l’intérieur, s’emparant peu à peu de tout mon crâne, cognant à ses parois ses angles arrondis. Des souvenirs jaillissaient en un geyser du gouffre de mon passé, passé que je fumais maintenant, emplissant mes poumons de volutes blanches. Grèce aimée des dieux, aimée des hommes, je te retrouvais telle que tu n’avais pas changé. Ô les tomates pourrissant au soleil ! Ô les cigarettes grecques ! Ô l’odeur du savon de l’hôtel, lourde, persistante, qui planait dans les rues, s’exhalant des cous, des nuques, des torses ! Ô les cafés immenses et leurs mille petites tables rondes, ô les minuscules tavernes et leurs charmantes tonnelles ! Ô les oliviers ! ô les îles ! ô les criques ! ô la mer !

J’ avais connu la Grèce...

 

 

Vassili Papadiamandis, malgré un travail aussi fructueux qu’acharné, n’avait acquis, à l’époque où je lui fus présenté, qu’un modeste renom. L’insuffisance, voire l’absence de crédits, la concurrence de collègues disposant de capitaux plus importants, l’amateurisme derrière lequel on rangeait ses travaux n’avaient pu cependant venir à bout de ce chercheur-né. Parce qu’on se méfiait de Papadiamandis, on lui inventait toutes sortes de vices, on portait à son compte quantité d’abominations ; on racontait que, non content de ne pas payer ses ouvriers, cet autodidacte les maltraitait à longueur de journées, quand il ne tentait pas de les séduire.

Ceux qui, comme moi, ont approché l’archéologue, pourraient s’élever contre de tels mensonges et, outre ses qualités professionnelles, défendre ses vertus morales. Papadiamandis était un homme charmant ; dans ce corps certes assez monstrueux se logeaient une finesse d’esprit et une sensibilité que je n’ai guère rencontrées que chez Edmond et qui faisaient de lui le plus agréable compagnon qu’on pût souhaiter.

Travailler à ses côtés fut pour moi une expérience unique et irremplaçable. J’entrai en relation avec lui par l’intermédiaire d’une revue linguistique belge dans laquelle je publiais de temps à autre quelques pages d’épigraphie grecque (je me débrouillais dans cette science). Papadiamandis, à la lecture de mes articles, décela en moi un futur collaborateur. Nous nous vîmes, nous nous plûmes. L’année suivante, nous commencions des fouilles dans une île des Cyclades, grâce à des fonds qui me venaient de plusieurs hold-up organisés par Roland et moi pendant notre séjour à Rome.

Ce qui me captivait en Papadiamandis, c’était l’ampleur et la précision de ses connaissances. Le soir, trempés de sueur, les membres lourds, nous dînions dans une petite auberge en bordure de mer. Là, nous parlions des trouvailles de la journée, des objectifs du lendemain, il rassurait les ouvriers, les félicitait, plaisantait avec eux ; puis, quand ils étaient partis se reposer sous leurs tentes, nous laissant seuls tous deux sur la terrasse, nous nous racontions nos vies, nos espoirs, nos déceptions, nos craintes, nous discutions archéologie jusqu’à une heure avancée de la nuit. J’appris ainsi une foule de choses sur Papadiamandis, sur ses recherches, sur ses passionnantes activités. Il m’initia aux merveilles du ciel étoilé, me montra Antarès et le Sagittaire, et Saturne dans les Gémeaux. Il me dévoila les mystères du tarot de Marseille, de la parthénogénèse, m’enseigna des rudiments de tamoul. Je ne pourrai jamais dire tout ce que je lui dois, quand même j’y consacrerais le reste de mon existence.

Il mourut la veille du jour où nous découvrîmes une centaine de lécythes parfaitement conservés, qui eussent fait reconnaître enfin notre équipe – son équipe –, si le bateau qui les transportait n’avait sombré au large de Salonique ; nous continuâmes les fouilles avec davantage d’ardeur encore. Il mourut à la tâche ; je décidai de le remplacer et de défendre ses idées au congrès qui devait se tenir à Helsinki. Ce républicain mourut le jour où Georges II fut rappelé sur le trône, d’une crise cardiaque ; mais il n’avait pas souffert.

 

 

« Where are you ? » demandait Jakobsen.

Je le haïssais. Cette mission, du reste, se solda par un lamentable échec. Jakobsen ne comprenait rien à rien, confondait Papagos et Karamanlis, Thèbes et Delphes, Grèce et Turquie. Je finis par le laisser tomber pour entreprendre seul un voyage d’agrément dans le Péloponnèse. Je séjournai une semaine à Mycènes ; chaque matin je me rendais sur la citadelle pour assister au réveil des ruines sous les premiers rayons du soleil...

 

 

« Pardon, monsieur, je peux reprendre ma balle ?

– Bien sûr, prends-la. »

La fillette levait vers moi des yeux implorants : son jouet avait roulé sous mon banc. Je me mis debout. Mais ma haute taille impressionnait la gamine ; je fléchis donc le buste, m’agenouillai sur le sable, et commençai à déambuler dans cette posture, les mains sur les hanches, ramené à la hauteur de l’enfant qui riait. La mère intervint :

« Charlotte, voyons ! Laisse le monsieur tranquille ! » Elle l’entraîna à l’autre bout du square, c’est-à-dire à cinq mètres de mon banc, près du sien, où siégeait une complice. Charlotte fut tenue de ne pas quitter ces augustes parages, et elle m’avait déjà oublié. Mais on voulait exploiter l’incident. La faible distance qui nous séparait me permit d’apprendre que j’étais considéré comme un *poivrot et un *vieux satyre – comme s’il y en avait de jeunes –, et je me complus à voir en moi un nouveau Socrate. Sans attendre qu’on me présente la ciguë, j’éclatai d’un rire provocant et partis.

Charlotte. J’avais épousé une Charlotte. « Dès demain j’irai à Bondy », me dis-je.

Subitement, la présence de la tour Eiffel tendue vers le ciel me gonfla d’espoir.

 

(À suivre.)

 


[1] « Merci, mais je préfère celles que je roule moi-même », en norvégien (N. d. T.).

[2] « Je vois », en norvégien (N. d. T.).

Publié dans L'Hiver minimal

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