L’Hiver minimal, 26

Publié le par Louis Racine

L’Hiver minimal, 26

 

Il était près de minuit quand Foulon prit la parole :

« Mon cher Casaque, excusez-moi de vous interrompre, mais puis-je me permettre de vous offrir quelque chose ?

– À cette heure-ci ? Après tout, pourquoi pas ? Je boirais volontiers une chartreuse verte.

– Une autre ici, dit Rossi.

– Rossi, je ne t’ai rien proposé du tout, ricana Foulon.

– Allons, Benoît, un beau geste ! Monsieur Casaque ne va pas boire tout seul !

– Mais je suis bien décidé à trinquer avec lui, susurra Foulon. Mon cher Casaque, avec lequel des deux préférez-vous trinquer ?

– Avec l’un et l’autre, répondis-je respectueusement.

– C’est bon, dit Foulon. Michel, tu as gagné. Ne bougez pas, je vais passer la commande. »

Il se leva et, d’un pas chancelant, entreprit de se mouvoir en direction du comptoir, où trônait encore, imperturbable, le patron.

« Je crois que Foulon a eu la même idée que moi, murmura Rossi à mon intention.

– En tout cas, c’est très aimable à lui de...

– Ce n’est pas de cela que je veux parler. Mais il vous l’expliquera lui-même. »

Foulon revenait, apportant sur un petit plateau rectangulaire les liqueurs demandées. Dans sa démarche timide et mal assurée, avec ses joues rosies et son air un peu niais, il m’évoquait une jeune serveuse récemment engagée, quelque brave fille de la campagne faisant ses premiers pas dans la capitale. Je communiquai cette impression à Rossi ; il éclata de rire. Foulon s’était assis sans rien répandre du philtre. Ayant distribué les verres, il se pencha, m’observa un instant, puis se renversa sur sa chaise, manquant de l’entraîner dans une chute capable de gâter le climat de gravité qu’il tentait d’instaurer.

« Mon cher Casaque, dit-il, vous n’avez jamais songé à écrire vos mémoires ?

– Jamais sérieusement.

– Vous ne trouvez pas l’idée séduisante ?

– Si, bien sûr, répondis-je. Cependant je ne me sens pas le talent de mener à bien une tâche d’une telle ampleur.

– C’est que vous auriez tant à raconter », intervint Rossi. Il se tourna vers Foulon :

« Dis-nous donc tout de suite ce que tu as derrière la tête. »

Flatté, Foulon poursuivit :

« Voyez-vous, monsieur Casaque, si jamais l’envie vous prenait d’écrire vos mémoires, non seulement nous aimerions les lire, mais encore nous serions disposés, dans la mesure du possible, à les faire éditer. Naturellement, vous n’auriez pas à débourser un centime.

– Naturellement, reprit Rossi en écho.

– Votre proposition me touche, monsieur Foulon, dis-je. Mais vous ignorez sans doute que le français n’est pas ma langue maternelle...

– Mon cher monsieur Casaque, laissez-moi vous dire deux choses : primo, que vous vous exprimez si bien dans notre langue qu’il est difficile de croire que vous puissiez en maîtriser mieux une autre ; secundo, que si vous préférez, je ne sais pas... quelle langue vous est plus familière ?

– L’allemand... ou l’anglais... ou encore l’espagnol, énumérai-je.

– Mais vous êtes un polyglotte accompli ! Eh bien ! écrivez dans la langue que vous voudrez, et nous vous trouverons un traducteur.

– De toute façon, dit Rossi, nous aurons l’occasion de reparler de ce projet. Nous dînons ici trois fois par semaine, le lundi, le jeudi, le mercredi surtout. En outre, chaque samedi, le groupe se réunit chez Sologne ; nous lisons des textes, nous composons la revue. À ce propos, j’ai ici un exemplaire du numéro de juillet. Je vous le laisse. »

Il sortit de la poche intérieure de son manteau un opuscule qu’il me glissa dans les mains. Je le remerciai vivement tandis qu’il continuait :

« Vous verrez, l’adresse de Sologne y figure. N’hésitez pas à vous joindre à nous aussi souvent que vous le désirerez. Vous ferez la connaissance des autres membres du groupe.

– Messieurs, un dernier verre ? dit Foulon.

– Avec plaisir », lui répondit une double voix.

Sur le seuil du café, mes hôtes me serrèrent la main.

« Ravi de vous avoir rencontré, monsieur Casaque », dit Rossi en mimant devant moi une profonde révérence, qui faillit le précipiter dans le caniveau.

Je me retrouvai seul dans les rues désertes, le pas léger et la tête lourde. Je finis par croiser un taxi libre, qui me ramena. Quand nous fûmes arrivés, le chauffeur me réveilla doucement.

« Et Louis Casaque, poète, rentra chez lui », pensais-je en gravissant l’escalier.

 

(À suivre.)

Publié dans L'Hiver minimal

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