L’Hiver minimal, 5

Publié le par Louis Racine

L’Hiver minimal, 5

 

La concierge de l’immeuble ne paraissait pas très sûre de m’avoir déjà vu en compagnie de Roland. Du moins refusait-elle de me laisser monter. J’allai donc acheter au bazar du quartier un coffret de diapositives « Paysages de l’Europe », un projecteur, un fauteuil à bascule, des disques et un électrophone, et forçai l’employé à me suivre jusqu’au morne séjour de la bonne femme. Je la fis asseoir dans le fauteuil et intimai d’un signe de tête à l’indigène debout derrière les appareils l’ordre de commencer la projection. Puis je m’éclipsai. La concierge, amadouée, ne quittait pas des yeux le mur lézardé de sa loge, sur lequel venaient de naître soudain tant de merveilles.

Je grimpai au quatrième étage. Cette manœuvre me coûtait pas mal d’argent ; j’aurais pu, pensai-je, me contenter d’assommer la vieille, peut-être même m’aurait-il suffi de hausser le ton ou de lui glisser la pièce ; mais en me rappelant ma mère, qui avait été concierge elle aussi, je m’étais souvent promis qu’un jour je ferais quelque chose pour ces gens-là, sans imaginer qu’il me faudrait aller jusqu’au Honduras pour accomplir ce dessein.

Je n’eus aucun mal à entrer chez Roland, la porte était grande ouverte et, au milieu du salon, dans un baquet rempli d’acide, un cadavre achevait de se dissoudre. Je m’étonnai que, le forfait perpétré, on fût sorti sans prendre soin de tirer la porte. Et de qui étaient les lambeaux de chair qui nageaient dans la cuve ? L’immersion pouvait dater de deux ou trois jours. Roland n’en était donc pas l’auteur.

Subitement je sentis un mouvement dans mon dos ; vif comme l’éclair, je me plaquai au sol. Le poignard lancé d’une main experte vola en sifflant au-dessus de ma tête et alla se ficher dans la caisse d’une guitare accrochée au mur. Je me relevai lestement et braquai mon pistolet sur mon agresseur.

« Monique ! » m’écriai-je. Car c’était elle ; et elle se précipita dans mes bras.

 

 

III

 

De tous les hommes qui par leurs bons soins et leurs marques d’amitié ont pu me rendre la vie plus facile et contribuer à mon ascension dans le milieu auquel j’appartiens, il en est un qui mérite éminemment ma reconnaissance, car le secours qu’il m’a si souvent porté, l’affection qu’il savait me prouver furent toujours gratuits, contrairement à la sollicitude empressée dont certains ont fait montre à mon égard pour l’oublier ensuite, et me refuser leur aide sitôt que leur profit se trouvait ailleurs. C’est peut-être de leur hypocrisie que me vient (en dépit de mes facultés de compréhension et d’indulgence) la haine que j’ai finalement conçue pour mes semblables ; cependant celui que je voudrais remercier ici a plus d’une fois risqué sa vie pour sauver la mienne, et cela suffit, je pense, à faire éclater sa loyauté. Alors je lui lance cet appel suppliant : Edmond, qu’es-tu devenu ?

S’il était à mes côtés en ce moment, ou si par hasard il lisait ces lignes, il se rappellerait sans effort un des nombreux séjours que nous fîmes ensemble en Norvège, le plus mouvementé, mais aussi le dernier.

C’était à Bruxelles, par une pluvieuse matinée de décembre. Le commandant A... m’ayant fait appeler, je me présentai à son coquet manoir, et un serviteur me conduisit à la tour ouest, où son maître habitait pendant l’hiver. Le commandant se tenait au centre de la bibliothèque, derrière une énorme mappemonde qui le dissimulait entièrement aux regards ; aussi ne le vis-je pas tout d’abord. Brusquement il surgit à la lumière, si l’on peut ainsi nommer l’espèce de grisaille que filtraient les jalousies.

« Bonjour, commandant ! lui lançai-je.

– Salut, Helmut ! » me retourna-t-il. Nous rîmes.

Il se rua sur moi et me bourra de coups de poings et de genoux. Moi, d’un revers de manche, je lui brouillai les traits. Il garda le sourire tout au long de l’entretien qui suivit, et quand on connaissait le commandant et le soin méticuleux qu’il apportait à sa tenue, on ne pouvait qu’admirer la patience qu’il montra ce jour-là, dans le dérangement de son savant grimage.

Quand nous fûmes calmés, de son doigt précis de stratège il me désigna un point sur la mappemonde.

« Voici la Norvège. Et voici Oslo, où vous atterrirez demain. Vous prendrez le train de Trondheim, mais vous descendrez à Hjerkinn ; on viendra vous chercher à la gare. Vous avez jusqu’à demain dix heures pour boucler votre valise et vous perfectionner en norvégien. Mais vous parlez danois, je crois ?

– Je n’avais pas remarqué. »

Il hésita, puis poursuivit :

« Vous serez secondé par un de nos meilleurs agents. Il s’agit d’Edmond P... »

À cette nouvelle j’exultai secrètement, mais le commandant ne pouvait deviner que je connaissais déjà Edmond, pour avoir organisé et réussi avec lui plusieurs hold-up ; qui plus est, je l’avais rencontré pour la première fois en Norvège, à l’époque où j’opérais pour le groupe Manuela. Plutôt que de lui exprimer ma gratitude, je m’informai auprès de mon chef de ce que nous avions à faire. Il prononça alors ces paroles qui devaient rester comme gravées dans ma mémoire : « Mon cher Helmut (mais ces mots avaient désormais perdu leur vertu comique), ce n’est pas à moi qu’il appartient de décider du sort de mes hommes. » Discours ambigu, dont je ne saisis jamais le véritable sens, de même que je ne compris jamais parfaitement en quoi consistait cette mission. Le lendemain, Edmond et moi quittions Bruxelles, munis de faux passeports, dans un bimoteur de la compagnie S.A.S. Nous étions des ornithologues américains, mandatés par une revue scientifique de Boston.

Tout allait pour le mieux quand, à Oslo, comme nous venions de monter dans le train, Edmond s’aperçut qu’il avait oublié sa valise à l’aéroport ; je me souvins qu’à l’atterrissage il était occupé à discuter ornithologie avec une passagère (il m’avait même semblé s’être sérieusement documenté), et que leur conversation s’était prolongée jusqu’à la station de taxis. La passagère disparue, Edmond dut fixer ailleurs ses pensées, mais ne se soucia pas pour autant de la valise ; c’est ce qu’il s’attardait à m’expliquer lorsque le train s’ébranla.

 

(À suivre.)

Publié dans L'Hiver minimal

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GZ 04/07/2018 09:36

Je crois que je commence à comprendre de quoi il retourne.

Louis Racine 04/07/2018 10:02

Je n'en attendais pas moins de vous !