L’Hiver minimal, 36

Publié le par Louis Racine

L’Hiver minimal, 36

 

Quand je revins à moi, je sentis sur ma joue le contact dur et frais d’un coussin. Ouvrant les yeux, je vis se préciser peu à peu les dessins du divan, des arabesques. J’entendis chuchoter autour de moi ; on parlait d’alcool et d’inconséquence ; je reconnaissais le pas de Sologne, celui du géant. Toute la pièce résonnait de respirations contenues. Soudain Lelu s’écria :

« Je crois qu’il a bougé !

– Enfin ! dit Robur. Attendez, Rossi, monsieur Casaque reprend connaissance ! »

On entendit le tintement d’un téléphone que l’on raccroche, et Rossi déboucha de l’entrée au moment où je m’asseyais au bord du divan.

« Comment vous sentez-vous ? dit Lelu. Je vais vous apporter un verre d’eau. »

Je me levai, plus facilement que je ne l’avais prévu, et commençai à rire, heureux de m’en tirer à si bon compte. Bientôt, les autres m’imitèrent, et Robur déclara :

« Vous voilà comme émergeant de la fontaine de jouvence, mon cher Casaque. Et je vois qu’on vous sert le divin nectar. »

Je reçus un grand verre d’eau des mains de Lelu. Delatude, qui riait avec zèle, ramassa son manteau, dérangeant quelques chaises, et dit :

« Puisque tout le monde est rassuré, je me sauve. À la semaine prochaine !

– Restez, dit Sologne. Nous avons du travail.

– Et moi un rendez-vous, mon cher ; désolé. »

À ces mots, Foulon sursauta. Robur murmura : « Un rendez-vous à ne pas manquer... » Rossi intervint :

« Si vous passez par la rue Malebranche, saluez Pagès de ma part. »

Cette dernière réplique fit planer un froid. Le géant tira de sa poche une enveloppe et la tendit à Tessier en disant :

« Je vous laisse le soin de remettre ceci à notre vestale ; dorénavant, je ne veux plus avoir affaire à cette dame. »

Tournant le dos, il s’engouffra dans le couloir. La porte claqua. L’escalier trembla. Sologne s’épongea le front.

« *C’est malin ! » dit-il.

 

 

Le calme régnait à nouveau dans le salon. Robur en profita pour tenter une manœuvre assez habile, censée lui assurer la direction des débats. Il prétexta un soudain appétit. Aussitôt Sologne se proposa pour aller chercher des sandwiches au café du coin. Le vieillard ne lui opposa qu’une résistance de pure forme, qui ne pouvait venir à bout de la générosité de notre hôte. Celui-ci à peine parti, tout le reste de l’état-major se réunissait autour de Robur radieux.

De voir Sologne abandonner son pagne pour une tenue moins exotique m’avait consolé de mes désillusions récentes ; je retrouvais le monde réconfortant de la réalité. Mes compagnons m’apparurent alors, avec tous leurs défauts dont la vanité n’était pas le moindre, comme des humains ; c’était là leur principal intérêt. Je chérissais ces mortels comme je me chérissais moi-même dans ma sérénité naissante. J’étais devenu patient.

Je parle ici pour tous ces poètes excepté Lelu, qui, à mes yeux, se détachait nettement du lot. Cette sérénité, cette patience, il en logeait les prémisses ; je les devinais derrière ses gestes brusques et ses yeux passionnés, signes d’une excitation qui point avec l’aube de la connaissance mais s’estompe avec les brumes matinales, sous les premiers rayons de la sagesse. Quand son regard croisait le mien, je me sentais embrasé de l’intérieur ; il souriait, nous souriions, échangeant muettement des confidences, et Robur ne comprenait rien.

« Je vous demande, cher monsieur, articula le vieillard, si vous avez lu la brochure que Rossi vous a imprudemment confiée. » Foulon s’esclaffa.

« Mais oui, dis-je, et j’avais l’intention de vous dire mon humble avis sur ces textes, si toutefois vous me le permettez...

– C’est précisément pourquoi Rossi vous a prêté cet exemplaire. Aussi parlai-je tout à l’heure d’imprudence ; n’allez-vous pas, d’un seul mot de votre bouche, nous rouler dans la fange ? »

Foulon riait à gorge déployée. Rossi fouillait ses poches à la recherche d’un cigarillo. Tessier essuyait ses lunettes. Herbst poussa un petit cri qu’il déguisa en éternuement. Robur poursuivit :

« Nous vous écoutons, monsieur Casaque. »

Comprenant soudain l’absurdité de mon projet, je me résignai, la mort dans l’âme, à débiter une longue série de compliments et d’approbations entrecoupés de commentaires fastidieux, au grand plaisir des auteurs, qui se départirent progressivement de leur ironie à mon égard. Je m’attardai davantage sur les pages de Robur. J’avais craint que cette attitude ne déplût aux autres, mais ils firent semblant de rien. Toutefois, en m’engageant à discourir sur ses poèmes, je m’aventurais sur un terrain périlleux, risquant de blesser le vieillard par des exégèses ou trop vagues, ou trop précises. Ma situation commençait à se gâter sérieusement, et il devenait de plus en plus difficile d’attribuer à ma méconnaissance relative de la langue française certaines méprises, voire certaines bévues, quand le retour de Sologne interrompit mon supplice en fixant l’attention générale sur une montagne de sandwiches et une forêt de bouteilles de bière.

 

(À suivre.)

Publié dans L'Hiver minimal

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