L’Hiver minimal, 16

Publié le par Louis Racine

L’Hiver minimal, 16

 

DEUXIÈME PARTIE

 

I

 

L’immeuble où j’habitais à cette époque, dans le seizième arrondissement, jouissait d’une situation privilégiée. Assez souvent exposé au soleil, il recueillait, en hiver, les rares rayons qui se faufilaient dans la membrure des platanes, et en été toute la bienfaisante chaleur qui, dans la rue, rebondissait en vagues lentes sur l’asphalte poussiéreux. Le rez-de-chaussée était occupé par un café sombre et ancien ; le nom de taverne se prêtait mieux à ce qui, une fois la porte franchie, révélait un miracle de confort, insoupçonnable du dehors et jurant avec l’allure inquiétante de la façade.

Le luxe intérieur était dû à la fréquentation de quelques généreux habitués, dont je fus bientôt. Le patron de la taverne, un homme charmant, remarquablement cultivé, bon connaisseur de Brahms et de Rimski-Korsakov, publiait de temps à autre un article de critique musicale dans une revue spécialisée. Que de longues discussions nous avons eues, lorsqu’il n’y avait pas affluence de clientèle ! Il faut dire, pour éclairer le lecteur scrupuleux, que je disposais alors de nombreux loisirs, mes activités au sein du groupe Manuela ayant cessé.

Mes journées se déroulaient de façon monotone. Quand je traversais une période de dépression, je ressentais, certains moments, sans que je pusse me l’expliquer, et comme un étau qui enserre brusquement la gorge, l’envie d’Edmond ou de Monique ; seules ces heures noires où je prenais conscience de ma solitude trouaient l’uniformité de mon existence, soudains rappels d’une vie antérieure dont la réalité ne se manifestait que par des sursauts d’illusion. Les nuits que souvent je passais dans l’angoisse me trouvaient au réveil recroquevillé sur mon lit, à demi étouffé par le traversin que je devais prendre pour Monique et murmurant des paroles dont je ne parvenais jamais à déterminer le sens. Alors je sentais mon cœur cogner violemment dans ma poitrine. « Qui es-tu ? » me demandais-je ; « d’où viens-tu ? Quel est ton nom ? » Mes mains palpaient, nerveuses, mon corps, soulignant la puissance de mon trouble, et comme pour indiquer à mon âme à la dérive un chemin rassurant.

Je garde encore le souvenir d’une nuit d’orage que je vécus au cœur de l’été. Depuis longtemps je n’avais pas éprouvé ces symptômes de la vanité d’un passé. Je goûtais une période de calme, telle celles que peut connaître la mer, toute à soigner sa blancheur mesurée, son immensité plate, avant d’élever ses longs flots bruns au plus fort des tempêtes.

Le temps couvert m’avait confiné dans l’appartement et j’avais pris un livre, un de mes préférés : la Phénoménologie de l’Esprit ; toujours cette lecture me transportait, j’y puisais comme à une source vivifiante. Un coup de tonnerre, un brutal assombrissement du ciel annoncèrent l’arrivée de l’orage. Je pressai l’interrupteur ; la lumière bleutée filtra au travers de l’abat-jour. Je repris ma lecture. Dehors la tourmente faisait rage. Soudain, il y eut un sinistre grondement, plus fort que tous les autres, et presque aussitôt un éclair effroyable. La lumière s’éteignit ; je tombai de mon fauteuil. La pluie battait aux volets de bois, entraînés par le vent, leurs attaches rompues, dans un va-et-vient incessant que rythmait le grincement des gonds rouillés. La face contre le tapis, je sanglotais. Chaque fois qu’une colonne d’ombre balayait la pièce, je poussais des cris plaintifs, cherchant à me mettre hors de portée. Puis tout se calma. Je gisais au sol, les yeux hagards, accablé par une immense fatigue. Je voulus m’approcher de la fenêtre, afin de respirer un peu d’air frais. Mes pleurs désespérés redoublèrent. J’étais prisonnier d’un abîme de honte et de faiblesse que ma solitude rendait intolérable.

Alors le soleil illumina ma chambre, un rayon vint se blottir dans mon regard vide. Je redécouvris d’un coup la familiarité des choses. « Monique, Edmond, je suis là ! » murmurai-je, assez fort pour pouvoir l’entendre. Sur la vitre se dessinaient des figures dansantes, auréolées de lumière, baignant dans une fluidité première qui me parlait. J’y voyais ma vie passée, une masse de souvenirs m’étouffait, m’empêchait de prendre le temps de respirer. Je voulais vomir tout cela et voir cette vomissure se dérouler devant mes yeux, chaude et vivante encore, parfumée de ces odeurs anciennes qu’on ne peut oublier et qui demeurent, telles qu’en elles-mêmes sans cesse elles se transforment.

Après cette vision, je me souviens d’avoir vécu pendant quelques jours dans une extase poétique extraordinaire. J’ai retrouvé un poème qui avait jailli sous ma plume :

du soleil un rayon ô douleur
        a bondi fulgurant qui m’atteignit
    pourquoi pleures-tu lorsque ce fut l’heure
        de voir ta vie
j’ai dormi et le monde brusquement réveillé
        grinçait et des volutes noires à l’horizon
    annonçaient son retour préféré
        au sombre oubli de ma raison

Je mangeais peu, je dormais peu, c’est à peine si je me désaltérais de café ou de whisky ; chaque instant comptait pour moi comme les dernières minutes d’un condamné, dont il sent souverainement la fuite, dont il ne sent que la fuite. Les bruits de la rue montaient jusqu’à ma chambre ; là, de mon observatoire ignoré, je m’enivrais de senteurs obscures, de paroles moulues par leur voyage dans l’air du soir, de longs bavardages qui semblaient les paraphrases de sensations que je rêvais de conquérir. Il arrivait parfois que les meubles qui m’entouraient se mettaient à mouvoir leurs volumes dans une série de plans discontinus qui s’entrechoquaient avec fracas ; rien ne pouvait coexister, je ne pourrais jamais, de mon vivant, réunir ces deux êtres qui me hantaient, secouer le joug pesant où deux têtes semblables venaient s’injurier, que je reconnaissais pour miennes, l’une convulsée, persifleuse, l’autre posant sur sa rivale un regard embué d’une lumière floue qui donnait envie de plonger dans le lac sombre, miroitant, de cette prunelle.

Sans répit je nageais dans une mer étale et des colombes bleues volaient au-dessus de moi. J’abordais à des îles perdues. J’y vivais quelques secondes pour aller ressurgir ailleurs, éteignant chaque fois d’éternels feux d’oubli. Des portes majestueuses me refusaient leur passage et je pleurais un peu, prostré sur leur seuil. Monique surtout faisait planer sur les contrées que je visitais son divin sourire ; mes yeux versaient des larmes abondantes mais refusaient de l’appeler plus fort.

 

(À suivre.)

Publié dans L'Hiver minimal

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