L’Hiver minimal, 14

Publié le par Louis Racine

L’Hiver minimal, 14

 

VIII

 

J’arrivai à Tegucigalpa un mercredi, harassé, couvert de boue et de poussière, blessé à la jambe, le ventre vide et l’œil hagard. Le patron de l’hôtel où j’échouai me toisa d’un air sévère et voulut voir la couleur de mon argent. Je pus exhiber un billet de dix dollars, trouvé après l’attaque du camp. L’hôtelier l’examina longuement puis me laissa monter, sans se soucier de mes bagages ; à vrai dire, je n’avais qu’une espèce de sac en toile qui, muni de nombreuses courroies et sangles, pouvait se porter aussi bien sur le ventre ou même la tête que sur le dos, et que j’avais garni d’une couverture, de tabac et de linge de rechange. Une fois dans ma chambre, je me lavai à grande eau, me rasai à l’aide d’un éclat de miroir, enfilai un pantalon et une chemise propres, me fis une cravate d’une embrasse de rideau, me roulai une cigarette dans une feuille de papier hygiénique, et sortis. Comme je descendais l’escalier, riant intérieurement de cette métamorphose, je me surpris à fredonner un air que je ne reconnus pas tout de suite. Des paroles me revenaient par bribes :

 

... que toda la vida es sueño,

y los sueños, sueño son.

 

Où les avais-je donc entendues ? Brusquement je me souvins : c’était là ce que chantait le vieil Indien. D’eux-mêmes, la mélodie et les mots surgissaient à ma mémoire :

 

... que toda la dicha humana

en fin pasa como un sueño.

 

À la réception, il y eut un flottement quand le patron me vit redescendre ainsi accoutré. Mais je ne comprenais pas pourquoi il me détaillait avec une telle insistance. Je plongeai mes yeux dans les siens, jusqu’à ce qu’il fléchît le regard et chuchotât, embarrassé : « Suivez-moi, je voudrais vous montrer quelque chose. » Je passai derrière le comptoir et nous entrâmes dans la cuisine. Mon hôte me tendit une chaise, s’assit à son tour, m’observa un instant à la dérobée, puis se leva pour attraper une bouteille sur une étagère. Tout en emplissant les deux verres, il ne cessait de me dévisager. Enfin il alla fouiller dans une liasse de journaux glissés entre le poste de radio et le mur, revint, et posa sur la table, devant moi, une page du Nacional sur laquelle s’étalait ma photographie, accompagnée d’un article que je m’empressai de déchiffrer.

Sous le titre « Qui est Helmut Kasak (sic) ? », le journaliste relatait mes récentes aventures, sans toutefois citer le nom d’Edmond ni celui de Monique, et invitait la population à fournir tous les renseignements possibles me concernant. J’étais en effet, à l’évidence, un individu malfaisant, dont les activités – bien qu’on manquât de précisions sur leur nature comme sur mes origines – ne pouvaient que nuire au régime et à la sécurité du pays. Aussi avait-on requis contre moi la peine capitale. Je me tournai vers l’hôtelier penché par-dessus mon épaule. Il interrompit sa lecture et, se redressant, me questionna du regard. Je lui serrai la main ; puis, d’un même élan, nous vidâmes nos verres. Quand aujourd’hui je revois cette scène, je me sens la proie d’une vive émotion. Mais à cette époque une seule chose importait pour moi, c’était de fuir le Honduras, et les événements qui précédaient mon départ m’apparaissaient comme autant de retards, d’agaçantes et vaines péripéties que j’avais hâte de laisser derrière moi, de peur de devoir finir mes jours dans ce pays hostile.

Je demandai à téléphoner. J’obtins presque aussitôt la communication avec l’aéroport. Il restait justement une place dans l’avion qui devait s’envoler le lendemain matin pour Kingston. Mais je me heurtais à une nouvelle difficulté : comment payer mon voyage ? Je ne pourrais guère retirer de la vente de mon fusil plus du quart de l’argent nécessaire. Un vague espoir au cœur, je parlai à Ramón de mes ennuis. En apprenant le montant de la somme dont j’avais besoin, il siffla, impressionné. Puis, à mon grand étonnement, il me dit qu’il y avait dans l’hôtel quelqu’un qui me connaissait et qui m’aiderait peut-être.

Tandis que nous gravissions l’étroit escalier de bois, j’essayais de deviner qui était ce mystérieux individu et d’où l’hôtelier savait qu’il me connaissait. Après m’avoir entraîné dans un dédale de couloirs obscurs, il s’arrêta devant une porte à travers laquelle nous parvenaient les ronflements d’un dormeur, et frappa trois coups plutôt forts. Les ronflements cessèrent, firent place à des grognements ; on entendit claquer des espadrilles sur le linoléum, puis la porte s’ouvrit. Devant nous se tenait un personnage dont l’obscurité me masquait les traits. Lui, pourtant, me reconnut et s’écria en français : « Louis ! Pas possible ! » Il me prit la main et m’attira dans la chambre ; l’hôtelier s’éclipsa discrètement.

Bertrand m’assaillait de questions.

 

(À suivre.)

Publié dans L'Hiver minimal

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