L’Hiver minimal, 27

Publié le par Louis Racine

L’Hiver minimal, 27

 

VI

 

Cette nuit-là, comme je me couchais, une image affolante surgit dans mon champ de vision intérieur, un corps, un regard, une bouche. Monique, mais elle m’avait trahi. Odile, mais il n’était pas encore temps d’évoquer son souvenir. Non, ce devait être Charlotte, et je décidai de me rendre à Bondy le lendemain, projet qui datait déjà de plusieurs jours mais dont l’enterrement de mon père avait retardé l’exécution. Charlotte : elle possédait un sourire incomparable, agrémenté d’une nuance de mépris que relevait une touche d’angélique innocence. Elle avait dû beaucoup souffrir. Mon départ l’avait faite nouvelle fileuse des éternités perdues, une de ces épouses qui contemplent indéfiniment l’âtre rougeoyant en comptant les mailles d’un tricot qui ressemble trop au temps passé. Il me fallait revoir Charlotte ; être de rêve, elle dégageait une sensualité hautaine qui m’avait fait aspirer à un bonheur presque parfait...

La route était bordée de sombres platanes diffusant une ombre délicieuse. Je m’y baignais avec allégresse, songeant, ému, au moment où j’allais de nouveau serrer Charlotte dans mes bras, lui parler. Le chemin serpentait à travers des champs d’avoine qui ondulaient de plaisir à l’idée de me tenir compagnie dans ma lente ascension. Quelques chênes, encore fiers et droits, frémissaient de toute leur masse, et les ramures jaunes qui couronnaient leur front solitaire me faisaient penser à des lambeaux d’astres déchus. Sur la colline, je distinguais à présent le manoir. Il semblait jouir d’une santé robuste, mais en réalité laissait tomber une à une les tuiles de son toit, les pierres de ses murs, vieillissait. Les volets clos, une chienne larmoyante qui aboyait à mon approche, l’entrebâillement de la porte dans le soupir d’un gond réveillé :

« Louis !

– Charlotte ! »

Un violent sursaut d’émotion me projeta dans la cuisine. Le cœur battant, je constatai que l’intérieur n’avait pas changé. La fumée de la cheminée avait seulement tendu les longues poutres d’un velours plus sombre et plus épais. Un chat, dont le pelage tigré se hérissait de colère, s’enfuit, en miaulant, du tabouret que Charlotte m’offrit.

« Je préfère rester debout. »

Une vague lueur d’inquiétude passa dans ses yeux bleus. Elle baissa la tête et se mit à pleurer. Libérée de son fardeau, elle regardait avec étonnement les torrents de larmes que sa poitrine avait renfermés durant toutes ces années. Elle me tendit une cigarette. La fumée épargnait maintenant à chacun la peine de remarquer les rides de l’autre. Il est vrai que Charlotte s’était considérablement voûtée depuis notre dernière rencontre. Son visage émacié, d’où s’échappaient encore deux yeux passionnés, semblait jaillir de son corps comme un soleil hors d’un sombre lac de glace.

« Charlotte !...

– Louis, jamais vous n’auriez dû, c’était une folie, vous saviez bien pourtant qu’on ne se bat pas contre des moulins à vent. Pourquoi ne m’avez-vous pas écoutée ? Il est trop tard à présent ; partez, oubliez le passé, si vous le pouvez. Votre cœur est trop vaste pour le microbe que je suis... »

En retrouvant la fraîcheur de la brise automnale, je respirai profondément. Oublier le passé, si je le pouvais... Charlotte était un être de rêve, comme une apparition fantomatique dans cette demeure désolée. J’étais venu, j’avais troublé par mon importune présence la monotonie des heures qu’elle égrenait sans gémir. Edmond m’avait dit un jour qu’elle portait en elle une puissance mystérieuse et invincible, qui la rendait capable de vivre dans un perpétuel ralenti. Une femme léthargique, promise comme gage à l’oubli humain. Il avait vu juste. Nous nous étions durement querellés ; je lui soutenais que Charlotte était la lumière unique de ma vie, l’espoir luisant au fond des ténèbres qui m’envahissaient. Edmond n’avait déconseillé le mariage. Je ne l’avais pas écouté. Voilà qu’elle me le reprochait aussi. J’étais écœuré, prêt à m’emporter contre ces lâchetés de la vie quotidienne. C’est pourquoi j’avais quitté le manoir sans demander mon reste. Je me trouvais comme vidé tout d’un coup. Une voiture de pompiers me frôla. Le soleil divisait ses derniers rayons entre les platanes, les carreaux des maisons étaient noyés de lumière crue. Je compris subitement ce qui m’avait tant d’années inquiété. Je n’aimais pas Charlotte. Vérité brutale, cinglante, qui s’insinuait en moi tandis que le café brûlant me contraignait à souffler dans ma tasse. Charlotte avait vieilli, mais elle gardait l’autorité indomptable de ceux qui refusent leur triste état et continuent à le vivre. Elle avait cherché à m’humilier. D’après elle tout le plaisir, mais aussi tout le changement étaient pour moi ; elle m’avait parlé en personne sensée, raisonnable, qui tire la leçon d’une vie, après. L’enfant auquel elle avait paru s’adresser, c’était moi. Je ne l’avais pas supporté. Je n’aimais pas ces gens qui se croyaient vieux, et suffisamment gavés d’expérience pour pouvoir énoncer une doctrine de l’existence. Je pensai brusquement que Charlotte allait mourir, et j’eus le cœur serré. Cette entrevue l’avait peut-être achevée ; elle n’avait plus rien à attendre.

Ces réflexions me tirèrent de mon sommeil. Abasourdi, je vis se détacher dans l’obscurité des formes familières. J’allumai. J’étais assis dans mon lit, les tempes humides, les narines frémissantes. J’avais empoigné ma couverture avec tant de force que mes mains avaient perdu toute couleur. Je me levai, entrai dans le salon. Je gardais de ma visite à Charlotte un souvenir si précis pourtant, si réel...

J’allais et venais dans la pièce, en proie à une anxiété que je ne pouvais m’expliquer. Je cherchai dans le contenu même de mon rêve un élément qui me mit sur la voie. Mais un rêve... Je ne croyais pas aux prémonitions de ce genre ; peut-être parce que je me souciais trop peu de Charlotte...

Soudain je sentis mon estomac se nouer, mes jambes se dérober, un flot de neige se répandre sur mon dos, couler le long de mes membres jusque entre mes orteils crispés sur le tapis. Edmond. D’un coup j’avais entrevu toute la vérité ; la cause de mon trouble, mais aussi... Pourquoi ? Pourquoi ? Il eût mieux valu à ce prix que je persévérasse dans l’ignorance jusqu’à la fin de mes jours ! Edmond ! Ami très cher ! T’ai-je donc cherché si longtemps, quand déjà tu étais mort ? T’ai-je donc cru à mes côtés, quand pourtant j’avais vu les restes de ton corps fondre dans cette cuve ? Comment n’ai-je pas compris alors ? Pourquoi dois-je comprendre aujourd’hui ? Edmond ! Père d’une fille monstrueuse ! Elle aura expié sans mon ordre ce crime, quand c’est moi qui devais l’égorger de mes mains !

J’allai dans la salle de bains, ouvris en grand les robinets de la baignoire, laissai glisser à mes pieds ma robe de chambre et mon pyjama ; d’une main qui tremblait un peu, je saisis une bombe de mousse à raser et, humble et nu, sur le miroir au-dessus du lavabo traçai lentement ces lettres : PARDON. Puis je fermai les robinets et m’étendis de tout mon long dans la baignoire pleine. Là, entièrement immergé dans l’eau à peine tiède, les yeux ouverts, j’attendis. Bientôt des bulles s’échappèrent de mes narines, de mes lèvres : mon dernier souffle. Quelques secondes encore et l’eau commencerait à envahir mes poumons. J’avais arrêté mes pensées sur cette question : au bout de combien de temps étoufferais-je ? Quand mourrais-je exactement ?

Un peu moins d’une minute passa. Je me redressai, m’assis. L’inscription était devenue illisible, la mousse avait coulé jusque le long du mur, laissant sur le miroir des traces d’escargots. Je me séchai, me rhabillai en hâte et entrai dans mon bureau.

Je passai le reste de la nuit assis à ma table de travail, à rédiger une confession, adressée aux hommes en général, à Edmond en particulier. Au matin, je la jetai dans le feu. J’étais absous.

Je poussai un soupir de soulagement, m’habillai et descendis prendre mon petit déjeuner à la taverne.

Un temps idéal pour aller à Bondy.

 

(À suivre.)

Publié dans L'Hiver minimal

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