L’Hiver minimal, 11

Publié le par Louis Racine

L’Hiver minimal, 11

 

VI

 

Je vacillai sous le coup, sachant bien de qui était cette voix, chaude et rude comme un pin du Midi. Jack, rencoquillé, levait vers moi des yeux inquiets. Je le rassurai d’un sourire, et il baissa la tête, retombant dans la contemplation de ses paumes écartées, tandis que d’énormes clés fouillaient la serrure. La porte s’ouvrit dans un cri. Le gardien s’effaça pour laisser entrer un homme qui portait une barbe noire très fournie. Cela ne m’empêcha pas de le reconnaître aussitôt. En me recevant dans ses bras puissants, Edmond murmura : « Louis, enfin ! » ; et ses yeux me regardaient avec douceur.

Nous sortîmes. Je lui parlai de Jack, qui gisait inerte sur le sol, derrière la porte. Edmond ne voulait pas s’embarrasser de lui ; son grand âge lui vaudrait sûrement d’être gracié. Je remarquai alors que Jack était nu sous sa gabardine. Son tort avait été, commenta Edmond, de mêler à l’exercice de sa mission ces pratiques nées d’un penchant chez lui naturel, mais qui avaient fini par le trahir et par mettre en danger non plus sa seule et repoussante personne, mais toute l’organisation. Il ajouta qu’il avait donné des instructions précises à son sujet, pour qu’on ne fût plus tenté de lui arracher sous la torture les noms de ses chefs ni le détail de ses activités – d’opposant au régime, bien entendu, et non d’exhibitionniste de square.

Toujours flanqué d’Edmond, je récupérai mes effets personnels. Quand nous fûmes dehors, je demandai à mon ami pourquoi il s’était laissé pousser la barbe ; ou bien était-ce un postiche ? Il ne daigna pas me répondre, mais je devinai, au raidissement subit de sa démarche, que ma question l’avait ébranlé. Sans doute touchait-elle un point délicat de sa récente histoire. Je n’insistai pas.

Brusquement je pensai à mon portefeuille ; pourquoi ne pas passer tout de suite chez Monique ? Quelle surprise ce serait pour elle de revoir son père, qu’elle croyait mort ! Et quelle joie pour lui ! Je lui fis part de cette idée. À peine eus-je prononcé le nom de sa fille, que mon ami s’arrêta net et me serra le bras avec une telle violence que je faillis m’évanouir.

« Comment ? Monique, ici, et vivante ?

– Mais oui, pourquoi pas ?

– Mon pauvre Louis, nous sommes foutus ! »

 

Je regardais Edmond, sans comprendre. Il s’était appuyé contre la vitrine d’une boutique et sa respiration semblait gênée par quelque puissant trouble intérieur. Tandis qu’il haletait ainsi, quelqu’un sortit du magasin sur le trottoir et nous demanda si nous n’avions pas besoin d’aide. Edmond ébaucha un geste de refus dont je ne tins pas compte ; mon ami ne pouvait être laissé sans soins. Nous entrâmes donc à la suite de l’indigène dans ce qui était une lutherie où régnait une forte odeur de bois et de vernis. Il nous entraîna dans l’arrière-boutique, dont le mobilier se réduisait à quelques tabourets entourant une planche posée sur des tréteaux et recouverte d’une toile cirée dont le motif représentait une scène de chasse ; sur cette table se dressaient une bouteille et deux verres, et derrière elle, assis en tailleur sur une malle en carton, un nain fumait en nous dévisageant, que notre guide nous présenta comme étant un sien amigo, après lui avoir glissé à voix basse des commentaires qui secouèrent ce personnage fascinant d’une hilarité presque déplacée. Cependant Edmond s’était affalé sur un tabouret et avait accepté le verre qu’on lui tendait. Quand il eut absorbé l’alcool, les deux comparses entreprirent de nous questionner, en se relayant. Nous répondions de bonne grâce, n’ayant encore aucune raison de leur témoigner de l’hostilité. Je pus admirer au cours de cet interrogatoire la parfaite connaissance qu’avait mon ami de la langue espagnole. Mais de temps à autre nos hôtes cessaient de s’adresser à nous pour parler entre eux, dans un dialecte auquel nous ne comprenions goutte. Cette situation finit par nous peser.

Edmond, à présent complètement rétabli, s’énervait sur son siège. À plusieurs reprises, il fit mine de s’en aller ; chaque fois l’un des deux complices trouvait le moyen de le retenir. Nous dûmes ainsi leur fournir une foule de renseignements ; nous étions Italiens, représentants en lingerie féminine (cette couverture m’avait servi plus d’une fois) ; nous parcourions l’Amérique Centrale avec notre mallette d’échantillons, malheureusement restée à notre hôtel. À mesure que nous perdions patience, nos bourreaux remplissaient nos verres, que nous vidions machinalement. Dans un ultime sursaut d’énergie, après avoir échangé un clin d’œil de connivence, nous nous levâmes d’un même mouvement, décidés à quitter enfin ces lieux incertains. Au moment où nous allions franchir la porte, Edmond me rattrapa. « Trop tard ! » cria-t-il. En effet, un petit groupe d’hommes masqués nous barrait le passage. Pris entre deux feux, nous fûmes maîtrisés en quelques secondes. Celui qui semblait être le chef de la bande se campa devant nous et arracha son masque. Je n’en crus pas mes yeux.

« *Bonsoir, mes chéris ! » dit Monique.

 

Quel choc ce fut pour moi, dans le décor dormant de la lutherie, parmi les nombreux instruments à cordes qui peuplaient cet antre exigu, d’apprendre que Monique faisait partie du groupe Manuela ! J’en étais à me demander si je ne rêvais pas, essayant de surprendre sur le visage fermé de mon ami quelque signe qui pût m’apaiser, quand soudain la porte vola en éclats. « Varning ! » [1] hurla quelqu’un ; je me plaquai au sol. L’immeuble parut trembler tout entier sur ses fondations, et s’écrouler, dans un fracas épouvantable.

La première grenade explosa parmi les hommes de Monique, la seconde du côté du nain. Traversant cris et fumée, nous réussîmes à gagner la cour, déserte. Puis Edmond m’entraîna dans la ruelle qui longeait l’arrière de l’immeuble. Une voiture nous y attendait ; nous nous jetâmes à bord, et elle partit en trombe. Le chauffeur n’était autre que Marcel.

Tandis que nous roulions à grande vitesse vers les faubourgs, je réfléchissais. De toute évidence, l’attentat contre la lutherie avait eu pour but de favoriser et de couvrir notre fuite. Seule une intervention ultrarapide pouvait empêcher les hommes du groupe Manuela de nous utiliser comme boucliers ; et des grenades au plâtre, pratiquement inoffensives, avaient suffi.

La voiture s’engagea sur un sentier qui menait à travers bois à une espèce de cirque rocheux. Là se trouvait un hélicoptère, prêt à décoller. Marcel nous fit ses adieux. Après que nous nous fûmes installés dans la carlingue, l’hélicoptère s’éleva et, volant à basse altitude, mit le cap sur la forêt vierge.

Le pilote me tournait le dos. Néanmoins, je l’eus vite reconnu. « Le commandant ! » m’écriai-je ; « c’est impossible ! » ; et je posai sur Edmond des yeux implorants. Alors il se pencha vers moi et, me caressant longuement la joue : « Du calme, Louis », dit-il en allemand. « Nous allons tout t’expliquer. »

Bercé par les remous de l’appareil et par le vrombissement saccadé du moteur, je m’endormis. Comme une grosse orange, au-delà de la jungle, le soleil tombait dans la mer.

 

(À suivre.)

 


[1] « Attention ! » en norvégien (N. d. T.).

Publié dans L'Hiver minimal

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