L’Hiver minimal, 35

Publié le par Louis Racine

L’Hiver minimal, 35

 

« J’aimerais bien savoir ce que vous reprochez à Delatude, dit Sologne en rallumant sa pipe.

– Je ne lui reproche rien, dit Tessier. Je crois plutôt que c’est vous qui...

– Delatude, dit Foulon, n’a pas toujours été très correct avec vous. »

Sologne se contenta de hausser les épaules et alla ouvrir la porte, qui menaçait de céder sous les coups d’un poing énorme. Dans un rugissement, un géant transporta jusqu’au milieu du salon son quintal et demi. Quand il se fut ébroué, il ôta son manteau et le jeta sur le divan, que Robur s’était dépêché de quitter. Puis il arracha du sommet de son crâne son chapeau, libérant une épaisse toison grise, et en coiffa Sologne dont la tête, quoique volumineuse, disparut presque entièrement à nos regards, pour la plus grande joie de l’arrivant.

« *Patère noster ! » postillonnait-il à la ronde.

J’évaluai sa taille à deux mètres. Une seule de ses mains eût suffi, me semblait-il, à emprisonner le cou de Tessier. Et je comprenais que le gracile Foulon tremblât devant cet ogre. Rossi offrait des cigarillos ; Robur décrivait des cercles autour de la pièce, comme pour un exorcisme. Sologne lui-même, auquel sa stature pouvait garantir, en temps ordinaire, une certaine tranquillité, avait perdu de sa contenance et de son poids. Seul Lelu n’avait rien modifié de son comportement ni de son apparence, et fixait avec froideur le monstre.

« *Patère noster, Houdusse Houdorum ! » braillait-il. Doué d’une vivacité surprenante, il s’abattit sur Tessier, dont les lunettes avaient glissé le long de son nez blanc de sueur :

« *Josette ! Vous ici ! Votre miché vous laisse donc sortir le samedi ! Mais j’y songe, il sort, lui aussi. J’espère que vous nous avez pondu quelque chose d’aussi gratiné que la semaine dernière. Tout de même, hein, ne vous fatiguez pas trop. Idem pour vous, Rossi ; je vous trouve une sale gueule. Vos amours vous épuisent, sans doute. J’en suis heureux. Il était temps que notre vestale goûtât aux plaisirs de la chair ! J’ai encore une adresse à vous communiquer. Une par semaine, désormais ; vous voilà en bonnes mains ! Mais c’est le petit Foulon ! »

Il s’était brusquement tourné vers lui, bousculant Robur.

« *Foulon ! Nom de Dieu ! Vous voilà drôlement sapé. C’est ce qui s’appelle être bien mis. Bravo, bravissimo ! Il faut que je touche ! » Tout en parlant, il palpait la cravate du jeune homme, qui blêmit, comme s’il eût craint que le colosse ne projetât de l’étrangler. Mais l’autre, apercevant Lelu, s’inclina devant lui, et marmonna un discours incompréhensible qui ressemblait ou voulait ressembler à de l’hébreu ; puis il intercepta Robur :

« *Ne partez pas, mon Gros ! Ne partez pas avant de m’avoir présenté votre nouvelle recrue ! »

Robur ne comprit pas tout d’abord, mais, comme j’allais résolument vers eux, il se souvint de ma présence et dit en levant la tête, pour éviter à ses paroles de mourir dans l’abdomen du géant :

« Monsieur Casaque aimerait faire partie du groupe ; nous l’avons rencontré par hasard à Montmartre. Il envisage d’écrire ses mémoires.

– Bel optimisme !

– Que voulez-vous dire, monsieur ? » demandai-je sans trembler au monstre. Il se déroba :

« Vous avez déjà écrit ?

– Quelques poésies...

– Déjà publié ?

– Jamais. »

J’avais sincèrement oublié mes travaux scientifiques ou philosophiques.

« Vous pourriez nous faire lire quelque chose ?

– Aujourd’hui, non. Mais la semaine prochaine, si vous le désirez... »

Robur intervint :

« Michel et Benoît m’ont parlé de votre projet. Je vous trouverai un traducteur.

– Ne vous donnez pas cette peine, monsieur Robur ; je connais deux personnes qui...

– Vous n’êtes pas français ? demanda le géant, intéressé. Rassurez-vous, nous aimons bien les étrangers ; d’ailleurs, nous comptons parmi nous un *boche. »

Brusquement, je découvris, juste devant moi, un homme que jusqu’alors le monstre, de sa carrure, nous avait masqué. Il s’avança pour se présenter. Il se nommait Georg Herbst. Il était petit, blond, distingué ; il avait la peau mate, les yeux rieurs, les mains longues et fines. Il pouvait être âgé d’une quarantaine d’années. Il parlait le français avec une légère pointe d’accent, comique et touchante à la fois. Nous échangeâmes quelques mots. Il était originaire de Coblence.

« C’est une ville que je connais bien, dis-je.

– Quand allez-vous vous y mettre ? demanda Robur.

– Vraiment ? demanda Herbst.

– À quoi ? demandai-je à Robur.

– À la rédaction de vos mémoires, naturellement, dit Foulon surgissant du plancher.

– Naturellement, reprit le cigarillo de Foulon.

– Ravi de faire votre connaissance, dit le petit blond au nom court.

– J’ai déjà confié quelques chapitres à mes traducteurs.

– Vous n’avez pas perdu de temps ! » dit quelqu’un en souriant. J’entendis le colosse grommeler quelque chose à quoi Rossi répondit par une moue énigmatique.

« Cette fois, c’est la bonne ! » dit un plein verre de whisky. Je bus d’un trait. Les oreilles me bourdonnaient. Le monstre riait. Foulon parlait. Rossi et Sologne fumaient. Mes yeux se voilèrent. Je vis encore, dans un brouillard, les lèvres minces de Lelu. Puis je m’évanouis.

 

(À suivre.)

Publié dans L'Hiver minimal

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