L’Hiver minimal, 37

Publié le par Louis Racine

L’Hiver minimal, 37

 

Tandis que nous nous restaurions, je tâchai de faire le point, m’interrogeant sur les impressions que ces textes avaient réellement produites sur moi. J’avais été réduit par l’urgence à user d’expédients ; il ne fallait pas que ces palliatifs momentanés, superficiels, vinssent étouffer les germes d’une solide théorie. Malheureusement, j’eus beau fouiller ma mémoire récente, me reporter quelques heures en arrière, jusqu’à la veille au soir, quand je m’étais appliqué à lire d’un bout à l’autre ce numéro d’Abrupts, j’eus beau tenter de retrouver les images, les pensées qui s’étaient imposées à mon esprit avant que je fusse vaincu par le sommeil, je me heurtai à un mur d’autant plus difficile à franchir que jamais semblable obstacle ne s’était dressé devant moi.

Pourtant, des passages entiers flottaient en suspension dans ce néant, tels ces vers de Benoît Foulon [1] :

HEURE H

la hache ternit l’abrupt
    comme seule
plonge aux tumeurs l’alarme (tu meurs)
plonge à la plaie la mort (lame ores l’âme hors)
alacre l’ache alacre l’arme
plonge à cette humeur
sa tige vertige H. L. M.
    comme ce le d’amertume heure
où les cœurs hument l’écume sœur
allument l’heur heurt de hasch
lampent leurs larmes d’or

de Daniel Robur :

Il y a décalage
        parce que je le veux
    ne jetez pas la pierre
            braves gens
                elle pourrait resservir

de Georg Herbst :

Nos jambes
Marchent plus vite que nous.

de Gaston Sologne :

On martèle un oiseau on fouette un cocher
(...)
On suppose un vieil âge
                         chargé de nuées d’or

de Michel Rossi :

(...) j’isole le silence et la vie
la vie qui se tord en un brasier
    et en un cri
        halluciné

de Joseph Tessier :

Une chanson pleure dans ma tête
Triste et douce
Comme ces soirs au château

(...)

Ce numéro de la revue ne contenait rien de Lelu. Je lui en fis la remarque. Il sourit, avala une gorgée de bière, et dit :

« Cher monsieur Casaque, je suis sans doute, de ce groupe, celui qui publie le moins. Mon but : la perfection ; aussi ne puis-je me résoudre à nous compromettre, mon œuvre et moi, en sacrifiant à de ces modes hypocrites...

– Quoi ? Quoi ? coassa Robur.

– Que faites-vous donc, dit Sologne, de la spontanéité que vous avez si souvent prétendu cultiver ? Auriez-vous déjà oublié vos déclarations de la semaine dernière ? »

Une longue discussion s’ensuivit, sur la sincérité des poètes et, plus généralement, des artistes. J’avais décidé d’éviter, dans la mesure du possible, de me mêler à ces débats, qui se réduisaient à un entrelacement de citations, de références à des œuvres que je ne connaissais pas et d’allusions à l’histoire du groupe. Je me contentais le plus souvent de prêter à ces échanges de répliques juste assez d’attention pour pouvoir, de temps à autre, hocher la tête d’un air entendu, ou (plus rarement) mimer un rire neutre. À certains moments pourtant, mû par un irrésistible élan intérieur, je ne pouvais m’empêcher d’intervenir oralement, de *me jeter à l’eau. Ainsi, au cours d’une de ces réunions, comme quelqu’un venait de prononcer le mot « répétition », je dis subitement, animé par un enthousiasme qui n’avait cessé de croître depuis le début de la discussion (je ne sais plus sur quoi elle portait) : « C’est Rosencranz, je crois, qui dit que la répétition est le sérieux de l’existence. » La remarque fit sur l’assistance une heureuse impression. On me considérait avec un étonnement non feint ; Robur se pencha vers moi en clignant des yeux, la bouche entrouverte ; la pipe de Sologne s’immobilisa à quelques centimètres de ses lèvres ; Rossi me dédia un chaleureux sourire. Je poursuivis dans le silence : « Phrase brillamment commentée par Kierkegaard, dans son Begrypt om Angest, ou bien ? » L’admiration du public fut d’autant plus profonde que j’avais dit avec simplicité ces mots importants.

« Ou bien... ou bien », minauda Foulon sans plus d’écho.

 

(À suivre.)

 


[1] Les poèmes ou extraits de poèmes qui suivent sont bien sûr en français dans le texte (N. d. T.).

Publié dans L'Hiver minimal

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