L’Hiver minimal, 17

Publié le par Louis Racine

L’Hiver minimal, 17

 

Un soir, je descendis de chez moi, comme pour renaître au monde des hommes. Quelques papillons voletaient dans l’air. Je marchais ; ma bouche ouverte retenait toute la respiration des choses ; les pleurs avaient lavé mon regard obstiné, qui fixait un point brillant, au coin de la rue. Je pressai le pas. Le tournoiement obscur des platanes qui voulaient danser m’emporta. J’atteignis enfin la lueur qui m’avait arraché de mon absence. C’était, au premier étage d’un immeuble cossu, la fenêtre d’un appartement dont les habitants allaient s’endormir.

Je ris brusquement de cette vitre trempée de soupe. On éteignit. Les ténèbres, le silence, la solitude. Moi. Au cœur du monde ; pleurant de nouveau. Je rebroussai chemin.

Malgré l’heure tardive, la musique et la chaleur régnaient dans la taverne. Je franchis le seuil, allai m’asseoir, commandai un café. Le rire remontait à ma gorge, à mes lèvres, chassant l’imposture ; comme le café brûlant, il ressuscitait ma présence, ma chair, m’enthousiasmait.

J’éprouvai un soudain besoin d’activité ; ou plutôt il me semblait que j’avais quelque chose de précis à faire. En palpant mes poches, à la recherche d’un paquet de cigarettes, je rencontrai une liasse de feuillets jaunis qui craquèrent sous mes doigts. Je les étalai sur la table, devant moi. C’étaient des lettres que j’avais dénichées dans un tiroir de mon bureau. Quelques années plus tôt, en effet, quand Monique et moi habitions ensemble et que nous projetions de nous marier, nous avions rassemblé ce qui nous restait de notre correspondance, pour pouvoir, de temps en temps, dans l’intimité de notre salon, revivre ces moments d’un amour déjà malade.

Les deux lettres que je lus d’abord dataient d’une trentaine d’années, mais elles n’étaient pas les plus anciennes du paquet. Sur la première s’étalait l’écriture un peu naïve que j’avais à cette époque [1] :

 

Chère Monique,

 

Chaque fois que tu viens, je crois, confusément, que tu t’absentes un peu plus de ce lieu, de notre lieu de rencontre. Tes yeux sont comme des foyers dans lesquels je n’ose pas me jeter. Les autres ont plus de chance que moi ; ils te voient telle que tu es, avec tes sourcils froncés, ta jupe assez rigide, tes pleurs qui balaient en boue la poussière du cœur. Moi je sais. Tu ne me trompes plus. Je ne t’ai pas oubliée, mais je ne t’aime pas. Je ne méritais pas une telle infortune, moi qui t’ai nourrie si longtemps de tout ce que je possédais. J’espère que tu ne m’en voudras pas trop de te raconter ma vie avec autant de détails ; c’est que tout cela est vrai. Je suis en quelque sorte un monstre bicéphale qui n’ignore pas sa nature.

Bien affectueusement,

 

Louis.

 

Sur la deuxième lettre courait, fine, serrée, l’écriture de Monique, ressortant au revers de la feuille ; c’était le temps des premiers stylos à bille :

 

Cher Louis,

 

Ta lettre m’a fait longuement pleurer. Je ne te retrouve plus dans ces mots que tu rue jettes à la face. Dois-je t’apprendre que je me refuse à tenir pour vrai ce que tu m’annonces ? Cher Louis !... vous n’avez pu changer à ce point. Je vous sens si brusquement absent, alors que j’ai encore sous les yeux votre lettre, tout humide de mes larmes. Quand je pense aux beaux jours de naguère, j’éprouve une sensation de vertige atroce qui m’arrache force cris. Ne me laissez pas mourir de cette cruelle douleur dont je me languis en pensant à vous et à mon père. N’avez-vous point de ses nouvelles ? Je suis dans un état de nervosité extrême, ma plume tremble en griffonnant ces quelques mots que je ne puis prolonger.

 

Monique.

 

J’avais étudié une dizaine de ces vestiges, quand sous ma main se glissa un feuillet que je reconnus aussitôt. C’était une lettre plus récente que les autres et adressée à Edmond. Je n’avais pas osé la lui envoyer :

 

Mon cher Edmond,

 

Reviens. Depuis que tu es parti pour Brisbane (voici trois mois déjà !), je ne me reconnais plus. Tout ici contribue à m’irriter ; je m’emporte contre les meubles, les commerçants, Monique même. Hier j’étais insupportable. Elle me l’a dit. Je l’ai giflée et je suis sorti. Dans l’escalier, je me suis heurté à une espèce de clochard qui rôde souvent par ici. J’ai oublié de t’en parler, mais un jour, je l’ai invité à prendre un verre chez nous. Maintenant il connaît l’adresse. Bien sûr, il ne monte jamais quand tu es là : il attend que je sois seul ou avec Monique, pour pouvoir m’influencer à sa guise. Hier je l’ai repoussé ; il était furieux et il m’a suivi jusque dans la rue, sans cesser de m’injurier. Il restait à bonne distance, avançait par bons saccadés, se dissimulait derrière les platanes pour en ressurgir l’instant d’après, et il criait des grossièretés sur mon compte. Son manège m’indifférait, mais je n’ai pu supporter longtemps ses insultes. Je me suis retourné et je l’ai attendu. Enhardi par l’alcool, il s’est campé devant moi. Je lui ai cassé la figure. Je suis devenu si susceptible !

Ce matin la concierge, en me montant mon courrier, ce qu’elle ne fait jamais, sinon pour voir comment j’organise ma vie de célibataire (bien qu’elle n’ait plus rien à découvrir sur ce sujet) ou quand elle est porteuse de mauvaises nouvelles, m’a appris que le clochard que j’avais frappé n’était autre que le fils du gérant de l’immeuble et par surcroît un éminent psychologue, qui avait fait autorité dans sa jeunesse, mais qui, victime des aléas de sa profession et de l’hostilité de ses collègues, certains jaloux, d’autres lui reprochant son appartenance à un mouvement néo-nazi, s’était voué à une horrible solitude, sans rien perdre de ses qualités de réflexion. Je dois avouer que les paroles de la concierge m’ont ébranlé ; il paraît que le gérant fera tout son possible pour obtenir mon expulsion de l’immeuble, voire du quartier. Je sais bien qu’il me reste l’appartement de l’avenue Mozart, mais il est trop grand pour moi. Cependant, si tu revenais, je n’hésiterais pas à chasser mes locataires et à déménager ; et Monique pourrait habiter avec nous.

Cela vient sans doute de mon comportement, en tout cas Monique se ferme de plus en plus. Elle me tourne résolument le dos quand, à mes heures de lucidité, j’essaie de lui expliquer ce qui se passe. Me pardonnera-t-elle ? Toi seul pourrais plaider ma cause auprès d’elle. Viens, laisse tomber Roland et l’Australie. Tu me manques trop.

 

Louis.

 

(À suivre.)

 


[1] Les trois lettres qui suivent sont en français dans le texte (N. d. T.).

Publié dans L'Hiver minimal

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