L’Hiver minimal, 43

Publié le par Louis Racine

L’Hiver minimal, 43

 

Un homme entre dans la taverne. Grand, bronzé, on ne voit pas tout de suite qu’il est ivre et âgé. Il porte un long manteau beige surmonté d’un col mousseux d’où jaillit un foulard lilas. Il est coiffé d’un chapeau comme ce n’est plus la mode. Il a le nez fort et agressif, mais beau. Ses cheveux roulent blonds et argent sur sa nuque ridée, un peu rouge. Il commande un *demi et parle. Les autres consommateurs et le patron se taisent. Il dit d’abord, avant même d’avoir trempé ses lèvres violacées dans son verre : « *Je me suis mis trop de parfum, je vais tuer un régiment de mouches ! » Il scande ces derniers mots et l’on s’aperçoit qu’il a déjà pas mal bu. Puis il se met à rire et les conversations reprennent ou ce qui en tenait lieu ; mais bientôt il parle de nouveau : « *Qu’est-ce qu’il vaut mieux être, un vieux beau ou un vieux con ? » Il rit de plus belle ; les autres font semblant – mais ils n’osent pas comprendre. Il avale une dernière gorgée de bière et, avant de se blottir dans un mutisme hérissé de brefs éclats de rire, dit encore (il parle haut et clair, on admirerait presque cet homme chez qui l’alcool ne réduit pas à néant les facultés poétiques et artistiques suggérées par sa tenue) : « *Le jour où j’ai joui, c’est quand ma fille m’a dit : ‘Papa, t’es un vieux croulant.’ Un vieux croulant ! Un vieux croulant ! »

 

Portant précautionneusement la tarte à l’ananas que je venais d’acheter au coin de la rue de Bellechasse, je gravis l’escalier du vieil immeuble aux murs salis. J’atteignis le sixième étage, repris mon souffle. Premier couloir à droite ; compter les portes jusqu’à la septième.

« Bonsoir, Louis ! » s’écria gaiement Catherine, qui portait pour la circonstance une longue robe de velours ocre. Barricadé derrière ses lunettes de myope, Jérôme paraissait lui aussi heureux de me voir.

« Oh ! dit Catherine en apercevant la boîte de carton joliment ficelée. Mais vous n’auriez pas dû ! Donnez-moi votre pardessus ; Jérôme, s’il te plaît, aide-moi à débarrasser monsieur Kasack ! »

L’appartement, formé de deux chambres de bonne réunies par la suppression de la cloison mitoyenne, n’avait rien qui pût me choquer, voire me surprendre ; même, je m’y sentis vite en territoire familier. D’une table basse s’élançait un bouquet de fleurs sèches. Entre des étagères garnies de livres, les murs étaient couverts d’affiches et de photographies, et une grande tenture orientalisante séparait la pièce principale de la chambre. La cuisine, minuscule, avait été aménagée dans une des deux anciennes entrées, les sanitaires dans l’autre. Nous nous assîmes et conversâmes quelques instants, en toute simplicité. Enfin Jérôme se leva et proposa de goûter un somptueux whisky écossais que des élèves reconnaissants et perspicaces lui avaient offert. Catherine fronça les sourcils : « Jérôme... » Mais, devant l’air doucereux de son ami, elle fit mine de regretter cette intervention. Je pris la liberté de m’immiscer dans cette courte dispute, qui suffisait à me peiner :

« Allons, Catherine, *ça n’est pas tous les jours dimanche ! Vous nous tiendrez du reste compagnie, puisque je devine en vous toutes les qualités d’une femme jeune, moderne, qui sait apprécier les bonnes choses... avec mesure, naturellement. »

À son sourire indulgent, je compris que j’avais touché juste, qu’elle avait même été flattée de mon discret compliment, qu’elle le recevait, non sans orgueil, comme une friandise galante, une avance prudente et hardie à la fois, de celles précisément dont je m’étais fait une spécialité, même si jusqu’alors je n’avais pas si souvent rencontré l’occasion de mettre à l’épreuve une compétence que je crois en partie héréditaire, vu que mon père, de l’aveu de son épouse, était un séducteur de génie.

Comme je portais mon verre à mes lèvres, on sonna. Catherine alla ouvrir la porte, sous l’œil satisfait de Jérôme. Une voix mélodieuse s’exhala du palier. Le choc qu’elle produisit sur moi n’eut pas le temps de se répercuter plus profondément ; déjà Catherine revenait, introduisant une femme très belle.

« Louis, voici Sandrine, ma sœur cadette. Sandrine, tu as devant toi monsieur Louis Kasack, un ami de fraîche date. Il écrit ses mémoires, et nous nous efforçons, Jérôme et moi, de les traduire, car Louis a choisi d’écrire en allemand. »

J’étais abasourdi. Sandrine – oui, c’était bien elle, la jeune infirmière que j’avais connue autrefois – me tendait avec un sourire complice une fine main hâlée que rehaussait d’un éclat magique un brillant.

« Je connaissais mademoiselle, dis-je en tentant de surmonter l’émotion qui comprimait ma voix, mais je dois dire... »

Les mots me manquaient. Mes hôtes crurent à une banale défaillance linguistique et, partant d’un grand éclat de rire, s’adonnèrent à de multiples commentaires sur ces retrouvailles fortuites, exigeant d’autre part des précisions, ce qui me contraignit, bon gré mal gré, à fouiller une fois de plus dans le cartable empoussiéré de mon passé, sous leurs regards avides et extasiés. Je parlai longtemps, interrompu par de brèves remarques de Sandrine, qui m’aidait avec subtilité à mettre de l’ordre dans mes souvenirs inextricablement emmêlés. Puis nous passâmes à table, où nous attendaient des coquilles Saint-Jacques *à la provençale.

Je retrouvais donc la joyeuse jeune femme qui m’avait jadis dorloté, enjouée, prononçant toujours quelque bonne parole capable de tempérer les esprits déjà échauffés par le whisky. Elle seule n’y avait pas goûté, sans doute parce que sa profession lui permettait assez de constater combien l’alcool peut miner l’humanité. Elle avait gardé une incomparable lucidité, qui la faisait régner en discrète maîtresse des cœurs sur notre euphorique tablée.

Le dîner fut excellent. Le café appela les confidences. On voulut savoir où j’en étais de mon livre. Par malheur, j’avais oublié d’apporter la suite de mon manuscrit. Cette négligence me pesait plus lourdement encore si je m’arrêtais à considérer les yeux de l’ange adorable qui me faisait face. Je ne résistai pas à la tentation, et proposai à mes hôtes de leur rendre compte oralement des trois chapitres que j’avais rédigés durant les deux dernières semaines.

Il y était justement question de Sandrine.

Ô miracle ! Il avait suffi que je me souvinsse d’elle pour qu’elle fût à nouveau près de moi !

 

(À suivre.)

Publié dans L'Hiver minimal

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