L’Hiver minimal, 41

Publié le par Louis Racine

L’Hiver minimal, 41

 

En effet, je parlais depuis quelque temps déjà, et personne n’avait encore osé m’arrêter, quand Foulon, par lassitude peut-être, me relança, je ne sais plus à quel propos.

« Au fond, monsieur Casaque, dit-il, vous êtes un aventurier.

– Oui, répondis-je, et je crois que le récit de ma vie, mieux composé, mieux écrit que je ne puis le faire, surpasserait n’importe quel roman d’aventures. Cette vie, je l’ai choisie, appliquant la fameuse devise de Sénèque : Non sum uni angulo natus, patria mea totus hic mundus est. Je l’ai aimée aussi, heureux de renaître chaque matin avec la certitude que la journée serait riche d’événements dont je ne soupçonnais rien encore. Je me suis toujours bien accommodé de l’imprévu. Je n’avais pas de fortune ; je gagnais ma vie au fur et à mesure, selon mes besoins. Je déteste le luxe. Certaines opérations m’ont rapporté beaucoup d’argent ; je le dépensais le plus vite possible, pour repartir, atteindre d’autres paysages, d’autres cités, d’autres hommes. Je ne garde pas de ces heures d’opulence un meilleur souvenir que de celles que j’ai passées au cœur les forêts les plus denses, à compter mes cartouches et mes blessures, ou à flâner, le ventre vide, dans les quartiers les plus repoussants des grandes villes sud-américaines. Il m’arrive même de me reprocher d’avoir succombé aux plaisirs illusoires que me procurait un argent malhonnêtement gagné. Je jette parfois un regard de mépris sur le personnage que j’ai pu être à certains moments de mon existence. Oui, je me méprise volontiers quand je repense par exemple à ma période australienne... à cette époque où, habillé de neuf et le cigare aux lèvres, je ne trouvais rien de mieux à faire que de longer paresseusement les riches avenues sans âme de Rockhampton, au volant de ma Facel-Vega... »

Robur sursauta, ouvrit démesurément la bouche, n’émit que des sons inarticulés, porta la main à son cœur et se figea dans cette pose, les yeux fous et la crinière hérissée, si bien que je poussai malgré moi un cri de frayeur. Mais bientôt, dominant mon émotion, je m’efforçai de comprendre quelle nouvelle gaffe j’avais commise, cherchant vainement sur les visages qui m’encerclaient de leur masse impénétrable et blême l’ébauche d’une explication à cette crise subite. Le silence avait atteint la densité du plomb quand Foulon, le premier, prit enfin la parole :

« Malheureux que vous êtes ! me lança-t-il, furieux. Ne prononcez plus jamais ce nom-là devant nous !

– Eh bien quoi ? dis-je. Quel nom ?

– Nous n’avons pas oublié, dit Robur.

– Nous n’oublierons jamais ; quelle horreur ! » reprit Foulon. Tous semblaient près de pleurer, sauf Sologne, qui se leva, fit quelques pas et murmura :

« Il ne faut tout de même pas exagérer. »

Robur bondit :

« Exagérer quoi ? Vous n’avez donc pas de cœur ?

– Là n’est pas la question », dit Foulon. Mais déjà Sologne répliquait :

« Vous voulez que je vous dise, Robur ? Vous prêchez la liberté, l’indépendance de corps et d’esprit, mais vous n’êtes qu’un pauvre petit collectionneur de fétiches. »

Sous le coup, Robur se cassa en deux, les yeux rivés sur Sologne qui poursuivait, s’empourprant davantage à chaque mot :

« Et si j’ai envie, moi, de cracher sur tout ça ? Je crache, Robur, sur la littérature que vous idolâtrez ! Sur toute littérature contre-révolutionnaire ! Je crache sur tous vos prophètes, sur tous vos semblables et même sur l’étranger ! »

Je pris mon chapeau, enfilai mon veston, si nerveusement qu’une des manches se déchira, et, me frayant un passage parmi les coups et les cris, gagnai la sortie.

« Monsieur Kasack ! Ne partez pas ! glapit Herbst.

– Trop tard ! » lançai-je à ce traître. Je claquai la porte et plongeai dans l’escalier.

« Revenez, Casaque ! » cria Sologne, penché par-dessus la rambarde. Je continuai à dévaler les marches. Sur le seuil de sa loge, je bousculai le concierge. Le beignet dans lequel il s’apprêtait à mordre s’écrasa sur le paillasson.

Il faisait nuit. Je frissonnai, relevai le col de mon veston et descendis la rue Monge. Je pris le métro.

La taverne me vendrait à bas prix un peu de sa chaleur ambrée. Je poussai la porte et m’enfonçai avec délices dans ce tendre giron. Je commandai un café, que le patron vint me servir en sifflotant, après que je me fus écroulé sur la banquette de moleskine. Il n’était pas loin de huit heures mais je n’avais pas faim. C’était comme si l’on m’eût fiché dans la gorge un bâton le long duquel seul le noir liquide pouvait glisser jusque dans mon estomac. Je ne pleurais pas, non ; du profond écœurement que je ressentais je ne parvenais pas à épancher l’amertume. Je regardais avec indifférence mes doigts refermés sur la tasse brûlante. Ils m’étaient devenus étrangers ; étrangers ! Moi aussi je l’étais, j’étais l’étranger sur lequel on avait craché, Sologne et tous les autres avec lui. Et je leur avais livré cinq morceaux de ma chair, de cette chair étrangère, pour moi comme pour eux, de cette pulpe que j’avais trahie et qui à présent se retournait contre moi.

J’entrais dans l’hiver de ma vie ; mais ma mort ne m’appartenait plus ; elle s’accomplissait en dehors de moi, peu à peu engloutie par celle des autres, celle qu’on partage et qu’on nourrit, celle sur laquelle j’avais navigué si longtemps, la vraie mort, grand bain noir dans lequel ma fausse, ma petite mort ne serait qu’une goutte d’encre, grand bain noir qui pousse toujours plus haut son niveau, porte toujours plus près du soleil ses victimes à venir. Pour que ma mort fût plus vraie que la vraie, unique et totale, il m’eût fallu faire corps avec elle ; et je m’en étais cru capable, ou plutôt je n’y pensais pas. Maintenant elle se détachait de moi ; j’avais manqué mon coup, et rien désormais ne viendrait absorber ce retard.

Mon hiver n’était rien moins que total ; il était minimal, comme je l’étais moi-même, rongé d’usure et de passion.

 

(À suivre.)

Publié dans L'Hiver minimal

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