L’Hiver minimal, 21

Publié le par Louis Racine

L’Hiver minimal, 21

 

 

III

 

Cet après-midi ensoleillé invitait à la promenade et je fredonnais quelque mélodie. Les arbres farcis de mille oiseaux faisaient écho à ma complainte, tandis que mon pas s’allongeait insensiblement. Je m’aperçus bientôt que j’avais parcouru une longue distance ; j’avais suivi l’avenue de la Motte-Picquet, traversé la place des Invalides puis, par la rue de Grenelle, gagné le boulevard Saint-Germain, où je cheminais alors.

J’ignorais où j’allais mais la liberté que je concédais à ma fantaisie contribuait pour une bonne part à sauvegarder ma santé peu florissante. Le bitume sale du trottoir récemment refait et balayé fondait sous mes pas, sinistrement. J’obliquai pour emprunter le boulevard Henri-IV. Ce diable d’homme m’avait fait rêver autrefois, quand, penché sur les livres de mon père, j’imaginais en pleurant le crime odieux commis par Ravaillac. Je frémissais au cri poussé par le bon roi lorsque le fer pénétrait son sein. Cette clameur avait franchi les siècles pour parvenir jusqu’à moi. Le seul nom du monarque, prononcé en ma présence, suffisait à me faire entendre ce râle maudissant l’imposture.

Le cri familier retentit. D’ordinaire éclos de mon imagination, il semblait cette fois comme étranger à moi-même. Une voix chaude, un peu rugueuse ; mais ce n’était pas celle d’Edmond. Elle n’avait pas le même timbre. Quelque chose de plus grave, avec, dans le ton, une nuance de bêtise qui me surprit. Rue de la Roquette. Le soleil s’était caché derrière les immeubles et ne m’apparaissait plus que par intervalles. Je resserrai le nœud de ma cravate. Un coup de fouet claqua, tout proche ; puis un autre. Un grincement affreux emplit l’air, vint chasser mes pensées. Je me retournai. Un corbillard. Le corbillard. E K ; c’était bien E K. L’essieu gémissait si régulièrement qu’on eût pu croire à une honteuse mise en scène.

Le corbillard longea lentement le trottoir puis, ayant fait mine de vouloir dépasser le portail, entra dans le cimetière du Père Lachaise. Deux hommes le suivaient ; je me joignis à eux. La mort est dans la vie d’un homme un événement d’une telle gravité que mon cœur s’était serré à l’idée que cet inconnu, E K, s’en allait dans sa dernière demeure accompagné de deux individus à l’hypocrisie évidente. Je dus les affronter. Ils commencèrent par me dévisager sans aménité ; l’un d’eux surtout, un personnage de haute taille, au nez aquilin, aux pommettes saillantes, qui alignait délibérément des dents d’un jaune rebutant, parut ennuyé de ma présence. Mais rien ne réussit à m’influencer, ni leurs tristes visages, ni les pièges qu’ils me tendirent. Ils m’offrirent une cigarette. Je repoussai leur proposition malséante. Ces gaillards-là avaient la peau dure. Ils fumèrent sans vergogne pendant que le fossoyeur poursuivait sa besogne. Avant la dernière pelletée de terre, je me recueillis quelques instants, dans espoir que mon attitude inciterait les doux malotrus, qui ne cessèrent pas pour autant de ricaner, à s’associer à une prière simple mais sincère. Le fossoyeur s’impatientait, semblant mal supporter la chaleur de cette fin d’été. En sortant, je lui glissai quelque chose ; il me remercia si bruyamment que les deux autres se retournèrent, inquiets, et, comprenant d’un coup d’œil la situation, esquissèrent un sourire de mépris, un mauvais rictus qui remontait de la commissure des lèvres jusqu’à la naissance des narines.

J’étais heureux d’avoir pu seconder un homme ou une femme que je ne connaîtrais jamais, dans ce voyage désespéré qu’est la mort. Moi aussi j’aurais à mourir. Qui viendrait m’aider à partir ? Je remontai la rue de la Roquette. Le corbillard me dépassa, martèlement de sabots déchiré par des coups de fouet. Les grincements avaient cessé. On avait dû graisser l’essieu. Surtout il manquait autre chose au véhicule ; E K : les initiales avaient disparu de leur fond de velours noir.

E K. Par leur absence, elles m’avaient révélé l’inexprimable. Je savais. N’avais-je pas toujours su ?

E K. « C’est notre petite Cosette à nous ! »

Papa. Pourquoi ?

 

(À suivre.)

Publié dans L'Hiver minimal

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